Le porno est-il un cinéma comme un autre ? Vaste question…

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Petit cousin honteux des grands blockbusters mainstream, le film pornographique, bien qu’il se consomme dans l’ombre, n’en reste pas moins une forme de cinéma avec ses codes, ses genres et ses œuvres majeures…

« Tu regardes du porno, toi ? » C’est ainsi qu’entre la poire et le fromage, une amie me fit piquer un fard en plein milieu d’un bar. « Heu ben… Comme tout le monde, j’imagine », répondis-je d’un air détaché. « Et qu’est-ce que tu regardes ? » Plus encore que la première, cette question installa un profond malaise dans le fil de notre discussion. Et dans mon esprit, surgit une troisième interrogation : « Pourquoi est-ce que tout ceci me met profondément mal à l’aise ? » Après tout, la pornographie est faite pour être consommée, au même titre que le cinéma grand public. Allons bon, pourquoi ne pas en tirer des débats aussi vastes que sur le dernier Tarantino, accoudé sur un coin de table, une pinte de bière à la main ?

Moi, réfléchissant au sens de la vie.

Le fait est que la consommation de porno a largement évolué depuis son ascension dans la culture de masse dans les années 70, où il fallait encore payer un droit d’entrée dans une salle, voire attendre un programme télévisé, et ainsi se contenter de l’offre disponible. Et je ne parle là que de l’objet filmique en lui-même, puisque les grivoiseries sur papier ont émergé dès lors que l’Homme a été en mesure de poser sa plume et ses fantasmes sur un support pérenne. Or, de nos jours, avec Internet et les sites dédiés, le porno revêt un caractère plus intime que jamais. En effet, on aura tendance à rechercher des images en corrélation directe avec nos fantasmes. Bien souvent, les plus inavoués. D’où cette gêne si particulière lorsque certains émettent l’audace de poser la question. Est-ce ce caractère intime qui tend à définir le porno moins comme une forme de cinéma, que comme une vulgaire « pratique » ? Ce questionnement semble pourtant précéder Pornhub de longue date.

De la pratique discrète des débuts…

En France, la pornographie était plus ou moins officiellement interdite jusqu’en 1949. Date à laquelle une loi commence à régir les usages, en définissant ce qui est légalement montrable, auprès de quel public. Tout ceci dans l’optique de protéger – à juste titre – les jeunes enfants. Néanmoins, la précédente interdiction n’empêcha pas les premiers érudits de se saisir de l’invention des Frères Lumière dès les années 1890. Les petites saynètes sont alors filmées et interprétées par des anonymes dans les maisons closes, où elles sont également diffusées pour faire patienter ces messieurs. Et dès lors, ces images peuvent se rattacher aux films « grand public » de l’époque. En effet, si l’on élude quelque peu le contenu, il ne s’agit techniquement que de courtes mises en scène muettes en noir et blanc, immortalisées sur un film et tendant à témoigner de certaines pratiques. Or, les premiers métrages collectés par les Lumière renvoient à la même définition.

Cependant, si La Coiffeuse ou La fessée ne connaissent pas le même retentissement culturel que L’arrivée en gare de la Ciotat ou La sortie de l’usine Lumière à Lyon, c’est à l’évidence parce que le film pornographique reste clandestin. Secret et honteux déjà, il ne passe que timidement la porte des maisons closes. Seuls quelques fortunés coquins jouissent d’un dispositif adapté dans leurs chambres à coucher. Pourtant, la pornographie va peu à peu imiter les codes du film scénarisé muet commercial et ainsi, se rapprocher un peu plus de son cousin mainstream dans les années 1920. Dans les maisons closes, on se régale dès lors des aventures de Mousquetaire au restaurant ou de Abott Bitt au couvent. En 1925, le métrage Sœur vaseline propulse même la première actrice porno identifiée comme telle, avec musique et bruitages qui plus est…

… À la déferlante des seventies

Avec le temps, la pornographie sort du carcan de l’interdit. Les années 50 et 60 voient le développement des publications dédiées et des grands romans érotiques populaires. Bettie Page devient l’une des premières playmates, Histoire d’O émoustille la ménagère. Toutefois, côté cinéma, le genre garde sa teneur secrète et tabou. Il faudra attendre la libération sexuelle des années 1970 pour que la pornographie se popularise de manière plus radicale. En 1969, la Cour suprême des États-Unis concède aux citoyens le droit de regarder ce qu’ils veulent, tant que ceci reste dans le cercle privé. Et les citoyens vont s’en donner à cœur joie. Tant et si bien, que les salles de cinéma privées et spécialisées se développent progressivement dans tout le pays. L’industrie du X devient peu à peu un business juteux. Et bien que les budgets restent fantomatiques, les technologies se démocratisent, voyant ainsi surgir de nouveaux réalisateurs et acteurs par centaine.

Bettie Page
Bettie page a été l’une des premières « playmates du mois »

Là encore, on note que malgré une industrialisation plus tardive, la pornographie connaît un essor similaire à celui du cinéma dit « classique ». Par les techniques et les canaux de distribution d’abord, par l’acheminement vers le grand public ensuite. En effet, tout comme Hollywood dans les années 50, le cinéma porno va connaître son âge d’or dans les années 70. Un âge d’or symbolisé par un film en particulier : Gorge profonde (Deep throat) de Gerard Damiano, avec en vedette Linda Lovelace, une jeune actrice aux capacités buccales hors du commun. Deep throat / Damiano / Lovelace… Le porno a désormais ses hits, ses créateurs et ses vedettes. Plus encore, il devient aujourd’hui culte. En témoigne le documentaire Inside deep throat de 2005 ou le biopic Lovelace, sorti en 2012. Et Gorge profonde n’est pas un cas isolé, puisque de nombreuses œuvres de cette époque, à l’image du célèbre Debbie does Dallas, témoignent eux aussi d’une reconnaissance similaire.

Linda lovelace
Linda Lovelace, star de Deep throat (1972)

Pendant ce temps-là, en France, la frontière entre cinéma grand public et pornographie devient également de plus en plus floue. Moins désinhibé qu’aux États-Unis, le public mainstream français opte pour un film érotique comme réceptacle de ses fantasmes. Sorti en 1974, Emmanuelle va, tout comme Deep throat, faire de son actrice principale, Sylvia Kristel, une immense vedette. Mais le sort du réalisateur, Just Jaeckin, se révèle d’autant plus intéressant que l’homme est, au travers de sa filmographie, considéré de nos jours comme un artiste. Si on lui impute des réussites commerciales putassières avec Emmanuelle ou l’adaptation d’Histoire d’O, la critique est néanmoins dithyrambique au sujet de L’Amant de Lady Chatterley, sorti près de dix ans plus tard. Un film loin d’être classé dans la catégorie « érotique », mais dont il émane tout de même un léger parfum de souffre.

La révolution vidéo

Dans les années 80, l’esthétique du porno et de l’érotisme se veut désormais ordinaire. Et tandis que des pop stars comme Madonna, Prince ou même George Michael tentent de faire tomber les derniers tabous, le couperet tombe en quatre lettres : S-I-D-A. Le virus fait bien évidemment des ravages parmi les acteurs et actrices du X. Et tandis que la société n’a jamais autant été bombardée d’images ultra sexualisées, la pornographie retourne, en un sens, à la pratique dissimulée. Bien sûr, le milieu conserve ses stars, mais elles ne jouissent plus des mêmes retombées médiatiques que leurs aînées. Pire, Brigitte Lahaie, figure de proue du porno français, annonce qu’elle arrête les tournages. L’époque n’est pas pour autant morose pour les distributeurs, car si le public délaisse les salles, il se rue désormais sur le marché vidéo, alors en plein essor. Moins cher à produire, plus rentable, le direct to VHS convient comme un gant au porno, dont le caractère honteux colle plus que jamais à la peau. Et ce, au même titre que certaines productions plus ordinaires, comme par exemple, les films d’horreur à bas coût et au goût douteux. Sans le support VHS, il est en effet plus qu’incertain que des œuvres comme Faces of death auraient pu atteindre leur public un jour.

VHS porno vintage
Le porno gay, un long poème…

Avec la VHS, les technologies de captation vidéo se démocratisent elles aussi. Ainsi, le caméscope permet à tout un chacun de filmer les premiers pas du petit dernier, le spectacle de fin d’année, mais aussi… les cabrioles de papa et maman dans la chambre à coucher. Ainsi, le porno amateur commence à prendre une part importante dans l’industrie du X. Les cassettes s’échangent sous le manteau et les commandes douteuses orchestrent un nouveau business parallèle et illicite. Et c’est dans ce contexte qu’émerge une nouvelle superstar du genre : Rocco Siffredi. Dans ses vidéos les plus appréciées, Rocco ne s’embarrasse pas de scénario, ni même de décor. Rocco baise et c’est tout ce qu’on lui demande. Ses compilations, qu’il filme parfois lui-même avec un caméscope, tendent vers l’enchaînement d’actes sexuels sans logique narrative. De l’image pour l’image, de plus en plus spectaculaire. Cette logique atteint son paroxysme dès la fin des années 90, avec la série When Rocco meats Kelly, dont l’attrait principal repose sur la capacité impressionnante de l’actrice Kelly Stafford à subir les pires sévices. Le gonzo porn est né.

Internet, le grand fast-food du gonzo

Né à la jonction des années 80 et 90, le gonzo devient peu à peu le mode de consommation privilégié du public. La tendance se confirme à l’orée des années 2000, avec la généralisation d’Internet dans les foyers. Les sites spécialisés préfigurent alors les services de streaming en proposant des catalogues de films, qu’ils survendent par 4 ou 5 lignes de texte graveleuses, quelques captures d’écran bien senties et surtout… des extraits vidéos téléchargeables. D’une durée de quelques secondes à une minute, ces petites vidéos sont légères à supporter pour les ordinateurs de l’époque et sont censées donner envie au client de mettre la main au porte-monnaie pour acquérir la vidéo intégrale. Sauf que beaucoup s’en contentent. Toutefois, à défaut de lutter contre, l’industrie va s’engouffrer dans la brèche.

kelly stafford rocco siffredi
Kelly Stafford et Rocco Soffredi, précurseurs du gonzo

Ainsi, les scènes gonzo investissent peu à peu des tubes comme Pornhub ou Xhamster. Simples et efficaces, elles offrent au public ce qu’il est venu chercher sans plus de cérémonie. Le film pornographique a donc su flairer le potentiel de la VoD, des années avant Netflix ou Amazon prime video. Et de la même manière que sur ces plateformes, la production s’intensifie et mise sur quelques têtes d’affiche pour vendre un catalogue où le nombre se substitue à la qualité. Cependant, force nous est de constater que, comme dans le domaine mainstream, la copie d’auteur fait de la résistance. On n’a jamais compter autant de films pornographiques féministes, inclusifs, artistiques… qu’en ce moment.

Mutantes Virginie Despentes
Une recommandation, au passage…

Alors, à la question : « Le porno est-il un cinéma comme un autre ? », objectivement, j’ai envie de répondre oui. Comme dit précédemment, le porn dispose d’un modèle économique propre, d’un star-system, d’un historique… Rigoureusement semblables à ceux du cinéma grand public. Il impose même une certaine culture permettant d’en discerner les codes. Néanmoins, sa thématique, de l’ordre de la grivoiserie à ses débuts, a peu à peu imposé un mode de consommation plus intime et individuel. Doit-on le considérer comme un cinéma moins noble pour autant ? Le débat reste vaste, compte-tenu de l’existence d’une scène artistique, mais qui reste toutefois méconnue du public. On ne pourra cependant pas nier que le porno fait partie de notre culture. La preuve en est. Alors, pourquoi rougir à sa seule évocation ?

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