Moins de larmes et quelques mots… en mémoire de ma grand-mère

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De l’amour, on ne sait jamais que peu de choses. C’est l’un des précieux enseignements que ma jeune vie m’a déjà délivré. Peu importe le poids de l’expérience, on ne trouvera jamais les mots pour expliquer ce sentiment qui nous lie profondément à ceux qui nous sont chers. Néanmoins, j’ai appris récemment une chose nouvelle : lorsqu’un être aimé disparaît, quoi qu’il advienne, le sentiment demeure.

Perdre quelqu’un. En 27 ans de vie, je m’étais presque épargnée cette douleur. Bien sûr, j’ai perdu des amis, de la famille plus ou moins lointaine. Bien sûr, j’ai pleuré. Cependant, le deuil ne s’était encore jamais abattu sur mon cercle proche. Cet été, il m’a finalement frappée en plein cœur dans un tonnerre assourdissant… J’ai perdu ma grand-mère. Et cette simple formulation me glace. De tournure désuète, ces mots ont brutalement pris tout leur sens. Nous l’avons perdue. Elle nous a quittés. Elle est partie. Elle n’est plus là. Autant de mots que d’uppercuts pour décrire la déchirure entre sa présence et son absence, désormais inéluctable.

Je n’étais pas prête. Le sommes-nous jamais vraiment ? Pourtant, lorsque la maladie a commencé à l’affaiblir, j’ai gardé la tête froide. Du moins, en apparence. « Je ne me fais guère d’illusions » est une phrase que j’ai tant répétée que je m’en étais presque persuadée. Or, d’illusions, en réalité, je m’en suis bercée de longs mois. Elle, le savait. De son éternelle et élégante retenue, elle a tenté de me raisonner. J’entends encore sa voix au téléphone. « Mes résultats d’examen ne sont pas bons, ma chérie. » Et moi, de m’enquérir : « Oui, mais là maintenant tout de suite, tu te sens bien, non ? » Dans un soupir, elle répondait toujours : « Oui, ça va. Mais jusqu’à quand ? »

La vérité, c’est que je ne pouvais, à aucun moment, ne serait-ce qu’envisager l’issue fatale. Elle ne m’a réellement traversé l’esprit qu’un soir, dans le cabinet de ma psy. J’avais été si effondrée que, par la suite, lorsque la praticienne me demandait comment se portait ma grand-mère, je l’empressais poliment de changer de sujet. Ma pudeur froide. Une attitude face aux sentiments que j’ai, par mimétisme, héritée de ma grand-mère. Verbaliser l’amour, dire son attachement, jeter son cœur sur la table, l’émotion en emballage… Elle comme moi n’en avons jamais été capables. Au moins, nous parlions le même langage. Un cadeau, un compliment, une vérité sans détour. Autant de preuves d’amour qui suffisaient à nourrir notre relation.

Dans ses derniers instants, on m’a invitée à lui murmurer quelques adieux. Rien n’est sorti. « Pour une fois que tu fermes ta grande schness », m’aurait-elle dit… La gorge nouée, j’ai saisi sa main et j’ai vu son expression s’apaiser. Ce simple geste nous a suffi à toutes les deux. Ce soir-là, elle est finalement partie. La suite… De la douleur et des larmes. Et puis, le choc passé, la prise de conscience. Elle m’est tombée dessus sans prévenir. J’enfilais ma robe de chambre. Molletonnée, des fleurs en impression aquarelle s’y dessinent sur fond noir. Tout à fait au goût de ma grand-mère. M’est alors venue l’idée de lui en offrir une semblable, pour s’installer devant la télé le soir dans son fauteuil. J’avais oublié que ledit fauteuil resterait désormais bien vide.

Vide. Ne subsiste-t-il donc plus rien pour combler son manque ? Cette question m’a hantée pendant des semaines. Ce vide m’a terrifiée au point de ne plus être tout à fait capable d’arpenter les pièces de sa maison, où son absence résonne plus fort encore que mes talons sur le carrelage bleu de l’entrée, le parquet de sa chambre, le vieux bois de l’escalier… « Fais attention dans l’escalier ma chérie, le bois est verni, ça glisse. » Oui, Mémé, c’est bon, je suis une grande fille. « Tâche seulement de ne pas tomber, moi, je ne viendrais pas te ramasser. » Tâche seulement. C’est vrai qu’elle me disait toujours ça. Au fil des jours, me reviennent des bribes, des souvenirs… en forme de fulgurances.

Et la plus douce de ces résurgences m’est apparue vendredi dernier. Je m’amusais devant mon miroir à coiffer l’une de mes perruques en chignon. Un chignon à la Bardot, quelques mèches ondulées tombant sur mes épaules. Et je l’ai à nouveau entendue. « Ha bah voilà, là, t’es belle ! Là, tu me fais plaisir ! Maintenant, sors et tâches seulement de me ramener un Jules avec plein de pognon. » J’ai souri. Puis… J’ai compris. Ce vide, ma grand-mère a œuvré toute sa vie à le combler. En nous prenant par la main sur le parcours semé d’embûches que constitue la vie. Par amour. Et cet amour-là, je ne l’ai jamais perdu, pas même le jour où je l’ai perdue, elle.

Sur ce, Mémé, ne m’en veux pas trop. Ce n’est que par écrit que j’ai su trouver les mots,

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6 Replies to “Moins de larmes et quelques mots… en mémoire de ma grand-mère”

  1. Je découvre ton blog via cet article qui résonne tellement en moi. J’ai perdu ma grand-mère l’été dernier et je me retrouve dans chacun de tes mots. J’ai encore parfois ce réflexe de vouloir partager quelque chose avec elle et de me dire que, c’est bête, parce qu’elle n’est plus là. Pourtant, beaucoup de petites choses me font me souvenir d’elle. J’y trouve maintenant un certain réconfort. Elle est partie et pourtant, elle n’a jamais été aussi présente …

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  2. Je découvre ton blog via cet article qui résonne tellement en moi. J’ai perdu ma grand-mère l’été dernier et je me retrouve dans chacun de tes mots. J’ai encore parfois ce réflexe de vouloir partager quelque chose avec elle et de me dire que, c’est bête, parce qu’elle n’est plus là. Pourtant, beaucoup de petites choses me font me souvenir d’elle. J’y trouve maintenant un certain réconfort. Elle est partie et pourtant, elle n’a jamais été aussi présente …

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  3. Très joli texte tout doux… J’ai perdu ma grand-mère il y a très longtemps maintenant mais l’amour est éternel. Et puis comme toi, elle vit à travers moi… c’est le plus beau des cadeaux !

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