Cas Spike Christian Troy

Les cas Spike et Christian Troy… Ces archétypes masculins que l’on aurait eu tort d’aimer

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Ils sont méchants, machistes, égocentriques… Pourtant, dans nos années 90-2000, nous vibrions pour eux. À espérer, à chaque épisode, qu’ils finiraient par embrasser celle que nous rêvions d’être. Quatrième vague féministe oblige, on a désormais tendance à dissimuler ces fantasmes honteux. Mais doit-on vraiment les blâmer ?

Ce devait être un soir d’hiver, aux alentours de 2005. L’ado que j’étais se limait nonchalamment les ongles en prêtant un œil distrait au dernier épisode de Desperate Housewives. Prenant note de ce qu’il se passait à Wysteria lane pour ne pas être larguée lors des conversations du lendemain, je m’ennuyais ferme. L’aspect cosmétique et lissé de la série de Marc Cherry m’aura toujours fait cet effet. J’en étais à ma deuxième couche de vernis lorsque j’entendis retentir le générique de fin. Dieu merci. « Et tout de suite, un nouvel épisode de Nip/Tuck sur M6. » Nip/Tuck ? Tiens donc, connais pas. Assise sur le canapé en cuir beige de mes parents, j’étais loin d’imaginer ce que j’allais découvrir. Le générique, singeant un Miami de carte postale, faisait défiler des mannequins de vitrine que l’on avait lardé de coups de crayon, détaillant des physiques à refaire. Ce générique seul avait suffit à me fasciner.

45 minutes plus tard, j’étais sous le choc. En moins d’une heure, j’avais assisté en détails à une abdominoplastie, vu des gens sniffer des rails de coke, débarqué dans une chambre au beau milieu d’un plan à trois. Je ne m’étais pas tant méfiée, puisque Nip/Tuck a cette particularité d’opter pour une esthétique très glossy, d’un glamour presque désuet, que l’on destine plutôt aux soaps ou aux feuilletonneries rocambolesques à la Desperate Housewives. Or, Nip/Tuck avait choisi cette esthétique pour filmer le glauque. Ce qui le rendait d’autant plus saisissant. Dès lors, je sus que cette chose allait changer la télé pour toujours. Dès lors, je sus également que le vice avait un nom ; et il s’appelait Christian Troy. Car oui, de cette avalanche de violence et de sexe d’un cynisme glacial, la jeune pubère que j’étais n’a retenu que l’Adonis de plastique campé par Julian McMahon.

Christian Troy
De nos jours encore, nombreuses sont celles à croire que Julian McMachon n’était qu’une manifestation de leurs plus obscurs désirs.

Le lendemain, le nom de Christian Troy était déjà sur toutes les lèvres. Du moins, sur les lèvres de mes copines, en pleine explosion hormonale. Dieu qu’il était beau. Et comment il a retourné cette fille ! Et son sourire, son torse viril, ses yeux ! Et cette désinvolture ! Et, et… Cet homme pouvait-il seulement être réel ? Bien sûr que non. Christian Troy avait été créé, façonné, pour nous plaire, à nous. À nous, les kids désabusées, lassées des mièvreries d’AB, déjà habituées aux pervers de Caramail, déjà tombées sur un porno fétichiste hongrois en libre accès sur la toile. Il nous fallait un bad guy à la hauteur du monde d’aujourd’hui. On nous a offert Christian Troy. Un homme à la plastique presque irréelle, incarnant la réussite, l’argent, un sentiment de toute puissance. Tandis que nous, petites pétasses d’un collège de ZEP, vivions dans un monde où les rêves de gloire se cassaient irrémédiablement les dents, la mâchoire en sang sur le macadam.

Christian Troy

Notre vie, nous espérions pouvoir la brûler par les deux bouts, dans un luxe indécent, loin du domicile familial propret de nos parents et des humiliations de la cour du collège. Christian Troy incarnait cette ambition et l’incarnait d’autant plus que son personnage avait été construit en opposition à celui de Sean McNamara, le gendre idéal, à la vie de famille sage et rangée. Et si l’existence cossue de McNamara n’était en réalité qu’un écran de fumée, le bougre transpirait tout de même la bonté, la sécurité, la douceur… et l’ennui. Nous étions tombées dans un piège sciemment tendu par des scénaristes avec quelques notions de marketing. Pourtant, nous aurions dû flairer l’arnaque, puisque quelques années plus tôt, c’était Spike, dans Buffy contre les vampires, qui nous avaient toutes fait chavirer. Comme Christian Troy pour Sean McNamara, Spike se caractérise comme le Némésis d’Angel, ni plus ni moins.

Spike (Buffy)
Ne me demandez pas mon avis : moi, j’ai toujours été team Angel.

Angel… Comment aurions-nous pu imaginer qu’un jour, notre cœur en pincerait pour un autre que lui ? Que Buffy en pincerait pour un autre que lui ? Le gentil vampire, doté de sentiments humains, juste, droit, protecteur. Avec tout de même une face sombre, pour ne pas négliger la bestialité qui apporte tout son sex appeal à la figure du vampire. Car, si la puberté n’était pas loin, nous étions, à cet âge, plus habituées aux princes charmants des écuries Disney qu’aux baises brutales assénées par Christian Troy. Angel était là pour assurer la transition. Lorsqu’il quitta Sunnydale pour partir enquêter à Los Angeles dans son spin-off éponyme, il a bien fallu trouver un nouvel love interest à la triste Buffy. Alors, les scénaristes nous servirent Riley Finn. Bon chic, bon genre : un homme à marier. Ce fut un désastre.

Riley Finn
Personnellement, j’ai toujours eu envie de le frapper.

En effet, sur les forums d’un Internet balbutiant, la haine fut immense. Le public rejeta en bloc ce nouveau personnage. D’une part, parce qu’il n’était pas Angel – nos larmes étaient encore fraîches -, d’autre part, parce qu’il était parfait. Trop parfait. Qu’avait-il de moins qu’Angel ? La réponse était évidente : il n’était pas dangereux. Il lui manquait une pincée de sel pour attiser la flamme des gamines pré-pubères. Et bien que la philosophie de Joss Whedon, créateur de la série, a toujours été de « donner au spectateur ce dont il a besoin, et non ce qu’il souhaite », les scénaristes auront tout de même essayé de réparer ce qu’ils avaient cassé, en inventant à Riley Finn une dépression et des sévices sexuels étranges. Qu’importe, le mal était déjà fait, et le personnage ne survécut pas plus d’une saison et demie.

Angel, Buffy, Spike

Dès lors, la production de Buffy contre les vampires eut une idée de génie. Allons donc, nous aimions les mauvais garçons, machos clichés et hétéro-normés ? Et bien, on allait nous en donner… En créant une relation tortueuse entre Buffy et Spike. Spike, le frère-ennemi d’Angel, l’assassin, le vampire sans âme… L’incarnation du Mal. Au lit avec le soldat du Bien, Buffy, la tueuse de vampires. Le pari était cocasse. S’il est évidemment question ici de la frontière floue entre le vice et le vertueux – thématique que tend à explorer la série au fil de ses sept saisons -, la spectatrice en mal de sensations fortes ne se délectera pas moins des savoureux élans érotiques de l’improbable couple. Et ce, jusqu’au malaise. Saison 6, épisode 19. Buffy et Spike ont une terrible dispute. Spike tient la sexualité pour seule réponse, et tente de faire céder Buffy avec fougue.

Nous sommes nombreuses à avoir poussé un léger râle de contentement au début de cette scène, espérant assister à une nouvelle partie de jambes en l’air délicieusement torride. Sauf que. Nous fûmes toutes aussi nombreuses à nous rendre compte avec horreur que Buffy n’était pas consentante, nous prouvant ainsi que de passion à agression, il n’y a qu’un pas. Et c’est, de nos jours, de cet épisode dont beaucoup se servent pour descendre brutalement le personnage de Spike du piédestal sur lequel nous l’avions hissé. « Mais enfin, il a essayé de la violer. Comment a-t-elle pu seulement lui pardonner ? » Autres temps, autres mœurs ? Cette conclusion serait bien trop simpliste. D’aucuns perdent de vue que Spike est bien moins qu’un personnage qu’une fonction.

Spike (Buffy)
Peut-on faire plus cliché ?

En effet, comme sous-entendu précédemment, Spike incarne le fantasme stéréotypé du bad guy. De La Fureur de vivre à Sex intentions, en passant par Outsiders, voire même Grease par certains aspects, Spike n’est que le reflet distordu et réemployé tel quel du méchant garçon à blouson noir qui trouvera en une fille quelconque une faiblesse à apprivoiser. Une figure dont Christian Troy fut une nouvelle itération quelques années plus tard. Un vieux cliché qui, peut-être, en ce début de siècle, vivait ses dernières heures de gloire… Vraiment ? J’en doute. En effet, j’aurais plutôt tendance à penser que Buffy contre les vampires, comme Nip/Tuck, furent parmi les premières œuvres à inverser la vapeur et à cesser de prendre les femelles hétéro cisgenre pour des quiches.

Danny Zuko (Grease)
*soupir*

On reproche à Spike et à Troy leur égoïsme, leur cruauté, leur sadisme, et plus particulièrement, leur proportion à considérer les femmes comme des trophées, dont l’existence n’a d’intérêt que de servir leur propre plaisir. L’archétype de l’homme viril jusqu’au milieu des années 90. Mais a-t-on érigé Spike et Christian Troy en héros pour autant ? La réponse est non. En effet, à bien y réfléchir, retrouver sa part d’humanité n’a pas permis à Spike de conquérir le cœur de Buffy. Pire : elle le laissera se sacrifier et périr sur la bouche de l’Enfer, ne lui offrant qu’un « je t’aime » d’encouragement, dont lui-même ne sera pas dupe. Le retour du personnage dans le spin-off Angel s’affaire d’autant plus à démystifier ce sacrifice, qu’il renvoie plus que jamais Spike à sa condition de personnage-fonction, puisqu’il devient, par là même, le nouveau comic relief de ce second univers.

Spike dans Angel

La fameuse scène du viol nous aura avant tout surprises en ne donnant pas satisfaction à nos bas instincts. Le glacial retour à la réalité qu’elle impose laisse entendre que toute relation fantasmée est malsaine et vouée à l’échec. La fin de Buffy contre les vampires est aussi marquante dans le sens où l’héroïne, et c’est suffisamment rare à cette époque, triomphe sans se jeter au cou d’un bellâtre, dont on aurait espéré le baiser pendant plusieurs saisons d’affilée. Moins féministe que moraliste dans son développement, Nip/Tuck a, de la même façon, fait en sorte de démystifier son bad guy. Le chef-d’œuvre de Ryan Murphy s’achève en effet sur une absence cruelle de happy end, laissant entendre que l’existence humaine ne se ponctue que de résignation, et non de réalisation.

À bien y réfléchir, Christian Troy ne trouvera jamais aucun accomplissement à travers aucune de ses relations. De toute la série, ses amours ne sont que pures contraintes où il tient l’ascendant de manière tout à fait malsaine. C’est donc parce que, comme elle, il est un pervers narcissique, qu’il reviendra vers la très instable Kimber. Et le suicide de cette dernière démontre, avec toujours la même cruauté, que l’irrévérencieux personnage de Christian Troy demeure, par sa nature manipulatrice même, inapte au bonheur. Dès lors, la figure du mauvais garçon viril au cœur tendre en prend un sérieux coup. Par ailleurs, lors des derniers épisodes, Christian Troy s’aperçoit que, pour épargner la personne qu’il aime le plus au monde, il doit faire en sorte de l’éloigner du plus grand danger qu’il connaisse : lui-même. C’est ainsi qu’il libère Sean McNamara de leur partenariat commercial pour le laisser entamer une nouvelle vie.

Christian Troy Sean McNamara
Le seul véritable couple de toute la série.

Car oui, l’issue de Nip/Tuck n’est pas plus romantique que celle de Buffy. Et ces vilains mâles ne finissent pas plus heureux que s’ils avaient été les antagonistes de l’histoire. Les accuser d’avoir véhiculé des clichés sur une masculinité rétrograde et perverse, c’est éminemment prendre le problème à l’envers. En effet, si l’on a fait endosser à ces personnages cette masculinité archétypale, c’était avant tout pour se jouer de codes que l’on avait fait intégrer à plusieurs générations auparavant. Spike, Christian Troy, et tant d’autres exemples semblables, ont doucement fait trembler ce socle de valeurs sur lequel étaient encore construits de trop nombreux récits. Il fallait néanmoins une figure virile identifiable, celle du bad boy en blouson de cuir, pour happer la spectatrice lambda du début des années 2000 et l’emmener vers un ailleurs qu’elle n’avait jusqu’alors jamais envisagé.

Pourtant, il est amusant de constater que, malgré cette révolution amorcée, beaucoup ont été déçu(e)s par les épisodes finaux de ces deux séries. Parce que Buffy termine célibataire, parce que Spike ne lui répond pas simplement « moi aussi, je t’aime », parce qu’il n’y a pas de réel happy end. Même chose pour Nip/Tuck. Le suicide de Kimber en aura traumatisé plus d’un et la séparation douce-amère de McNamara et Troy laissé comme un goût d’injustice tenace dans la bouche des fans. Et c’est sûrement pour pallier cette déception qu’on a laissé Carrie épouser Mister Big – autre archétype masculin mis en cause ces dernières années. Pourtant, une fin alternative où elle renonçait à cette relation toxique avait bien été tournée. Mais, après tout, peut-être que le public n’était pas prêt… et que le romantisme béat avait encore de belles années devant lui.

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