Wes Craven Freddy Krueger

Wes Craven, le démon chevillé au corps de Freddy Krueger

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Des films d’horreur, je vous en ai déjà recommandé des tas… Des méconnus, des classiques, des séries B, des slashers pour Halloween, des navets pour Noël. Néanmoins, je ne m’étais jamais penchée sur une grande saga d’horreur populaire. C’est pourquoi, en cet Halloween 2019, j’ai décidé de sortir les griffes et d’invoquer ce bon vieux Freddy. Mais encore plus, son regretté Père créateur, le vénérable Wes Craven.

À la question « Quel est ton film d’horreur préféré ? » , mon cœur balance entre Evil Dead 2 et Maniac. Il est cependant fort probable que je te surprennes si, en aficionado du genre, tu me demandes : « Quel est ton maître de l’horreur favori ? » Car je ne répondrais ni Romero, ni Hooper, encore moins Carpenter, ni même Argento – pour jouer les originales. Non, je te répondrais Wes Craven. Et je m’enfoncerais en citant Les Griffes de la nuit et Scream, plutôt que La Dernière maison sur la gauche ou La Colline a des yeux. Néanmoins, j’assume ce choix, car je suis avant tout éprise de slashers. C’est par ce sous-genre qu’en mes jeunes années, je découvris l’art de filmer les effusions de sang… Enrobées d’une épaisse couche de fun. Or, à ce jeu, Craven excelle. Tant et si bien que, dans toute la saga Freddy, de films notables, on ne compte que les siens.

Kevin Yagher passait quatre heures par jour à maquiller Robert Englund sur le tournage des Griffes de la nuit

Car oui, ils ont été nombreux les tâcherons dépêchés afin de reproduire la formule magique. Et, parmi les pires, on préférera oublier Jack Sholder, responsable d’un deuxième volet décevant et méprisable, que l’on retiendra uniquement pour la prestation de Mark Patton, première scream queen masculine de l’Histoire. Citons aussi l’abominable Enfant du cauchemar, cinquième opus qui tente de rafraîchir la franchise avec un synopsis capilotrachté où Freddy entreprend de pénétrer les rêves d’un enfant à naître. Et ce, afin de se réincarner à l’intérieur même du fœtus. Devant de tels trésors d’inventivité bâclés, le spectateur lève irrémédiablement un sourcil circonspect pour se demander : « Mais où est-ce que ça a merdé ? » À ce questionnement, je me fend d’une réponse pourtant évidente : « À partir du moment où l’on a dépossédé Wes Craven de sa créature. »

Les Griffes de la nuit

Les prémices du cauchemar

Réinventer le mythe du croque-mitaine. S’approprier les codes du slasher. Ne pas, pour autant, se laisser aller à produire un énième clone d’Halloween. Tels furent les enjeux derrière l’écriture du scénario des Griffes de la nuit. De la recette popularisée quelques années plus tôt par les tribulations sanglantes de Michael Myers – préfigurée toutefois par le Black Christmas de Bob Clark, Craven retiendra tous les préceptes : une bande de jeunes adolescents en pleine crise hormonale, un macabre spectaculaire, un tueur fou insaisissable et une survivante à l’allure plus innocente que ses contemporains. Néanmoins, pour se distinguer de son prédécesseur, il rendra le tueur… méchamment drôle. Proche du public jeune amateur de films d’horreur, Craven a remarqué les rires étouffés, stimulés par l’improbabilité des scènes de meurtre, toujours plus sanglantes, plus violentes, plus abusives… Quitte à en devenir ridicules. Un ridicule qui fit pourtant le charme et le succès de Vendredi 13 et ses dérivés, de Carnage, ou encore du Bal de l’horreur.

Robert englund
Robert Englund sur le tournage de Freddy contre Jason (2003)

Cette proportion à susciter le rire plutôt que la peur poussera le réalisateur à développer un monstre grotesque en la personne de Freddy Krueger. Si sa backstory de tueur d’enfants immolé par le feu n’en fait pas moins un personnage inquiétant, il exécutera son œuvre sous couvert d’un solide humour noir, assaisonné de punchlines sadiques. La hantise par le cauchemar permettra par ailleurs d’assumer la mise en scène grand-guignolesque, puisque cette composante fantastique tend à faire accepter au spectateur l’impossible carnage qui se joue devant lui. Et vise d’autant plus à le déculpabiliser de son rire. Dès lors, tout devient possible. C’est en cela même que réside la force de Freddy Krueger. Mais aussi sa faiblesse. En effet, au fil des épisodes, on l’aura vu assassiner un geek à grands coups de pixels dans un jeu NES ou découper ce cher Mark Patton, réduit à l’état de case dans un comic book, dans un déluge de mauvais effets. Trop tue le trop. Cet adage n’aura jamais été aussi bien illustré.

Heather Longkamp et Robert Englund
Heather Longkamp (Nancy Thomson) et Robert Englund

Néanmoins, à sa première apparition dans Les Griffes de la nuit, la mystique de Freddy était encore intacte. Et inédite. Toujours selon les codes immuables du slasher, Wes Craven lui a bien sûr attribué une arme et un costume. Loin de la machette et du masque de hockey ramassés au hasard par Jason Voorhees, Freddy se pare d’un chandail rayé rouge et vert – couleurs considérées comme les moins harmonieuses possibles par le scénariste, et même d’une arme taillée sur mesure avec ces fameuses griffes articulées sur une mitaine de cuir. Comme leitmotiv, aux quelques notes stridentes annonçant l’arrivée de Michael Myers, Craven préférera d’ailleurs le simple crissement des quatre lames sur toute surface imaginable. Le cauchemar était né. Toutefois, résumer Les Griffes de la nuit au seul charisme de son antagoniste serait crime de lèse-majesté. En effet, au-delà du sang et du déchaînement de l’improbable, ce premier volet se paie le luxe d’un sous-texte, certes proche de ses modèles, mais loin de bafouer son spectateur.

Scène de la baignoire

Évidemment, Les Griffes de la nuit nous parle d’adolescence. Bien plus qu’une image cool, les griffes de Freddy surgissant entre les cuisses d’Heather Longkamp ne symbolisent pas uniquement l’innocence bafouée par la tentation des premiers coïts. Cette interprétation éculée du slasher, que l’on a vue se réitérer à l’infini par la suite, n’est certes pas éludée dans Les Griffes de la nuit. Toutefois, la figure du croque-mitaine permet de matérialiser les affres et souffrances de l’âge ingrat. Ce passage obligé auquel on ne peut échapper, et où l’on se heurte à l’incompréhension du couple parental. Ainsi, les adultes ne sont d’aucun secours face à la menace Krueger et les protagonistes se voient dans l’incapacité d’échapper à leur triste sort. Dès lors, le final rocambolesque de la décapotable sonne bien plus cruel qu’on ne nous l’a laissé croire…

Les Griffes du cauchemar

Une lueur dans la nuit

Malgré son brillant démarrage, la saga Freddy aura eu vite fait de tomber dans ses travers. Alors que Craven avait planché de long mois sur le développement du premier volet, le succès des Griffes de la nuit pousse la New line à mettre une suite en chantier le plus rapidement possible. Ainsi, La Revanche de Freddy est produit et tourné en moins d’une année… pour le résultat qu’on connaît. De l’essence même de Freddy Krueger – de l’inventivité, de l’auto-dérision et une connaissance léchée des codes du genre, on ne retient que l’humour potache et le meurtre grand spectacle. D’où l’inconsistance et l’ennui qui se dégagent de ce second opus. Échec critique et commercial, La Revanche de Freddy aurait pu sonner le glas de la saga. D’abord hésitante, la New line décide finalement de ranimer la poule aux œufs d’or avec un troisième film moins de deux ans plus tard. Et si Craven refuse de réaliser, il accepte tout de même de produire et d’écrire le film, à la condition que, cette fois, ce soit le dernier. En effet, le réalisateur s’est toujours montré réticent à l’idée de transformer Freddy en franchise…

Bradley Gregg dans la scène la plus dérangeante qu’il m’ait été donné de voir

Sorti en 1987, Les Griffes du cauchemar crée la surprise. Malgré un parti pris plus cartoonesque et résolument teenage, le film parvient à faire oublier le précédent échec par un retour aux sources nécessaire. Si l’on s’intéresse toujours à un groupe d’adolescents, l’intrigue prend désormais place dans une unité psychiatrique pour jeunes adultes. On y retrouve par ailleurs Nancy Thomson, héroïne du premier film, en jeune interne spécialiste des troubles adolescents. Sa mèche grise, stigmate de sa rencontre avec Freddy, évoque sans peine la prise d’âge et la sagesse qui l’accompagne. Le retour de Craven à l’écriture se ressent, tant par la grande part d’humour noir, que par le traitement des peurs adolescentes. Peurs d’autant plus irascibles qu’elles trouvent racine dans l’esprit de jeunes gens psychologiquement troublés. D’où un crescendo dans les tortures imaginées par Freddy, plus sadique que jamais. Si Les Griffes du cauchemar peine à se hisser au niveau du premier film de Wes Craven, il témoigne néanmoins du lien étroit entre le réalisateur et sa créature. En effet, cet honnête divertissement eut pour principal mérite de démontrer que Freddy pouvait bien exister sans Craven, mais ne jamais avoir autant de force et d’aura qu’entre les mains de son créateur.

Freddy sort de la nuit

Crever l’écran

La suite des événements ne fait que confirmer cette déduction. Après Les Griffes du cauchemar, en l’absence de son réalisateur, la saga n’a fait que s’embourber, de mauvais scénarios en gags pitoyables. Aucun des quatre films suivants n’est parvenu à sortir du lot, transformant Freddy en une franchise pop-corn désuète, que l’on suit moins que l’on ne consomme. C’est alors qu’en 1993, Wes Craven décide de tuer la bête. Film étrange et inutilement compliqué, Freddy sort de la nuit est loin de se distinguer comme un chef-d’œuvre. Il n’en demeure pas moins intéressant. Pour ce septième volet, Craven décide de situer l’intrigue dans le Hollywood du début des années 90, où le mercantilisme effréné des eighties règne encore, bien qu’il commence tout juste à lasser. Et, alors même qu’il le dénonce, Wes Craven se sert de ce dernier souffle d’enthousiasme béat pour servir un nouveau Freddy qu’il entend conceptuel et osé.

Wes Craven
Wes Craven interprète son propre rôle dans Freddy sort de la nuit

Dans ce film, les acteurs du premier volet jouent leurs propres rôles, tandis que Freddy Krueger se manifeste dans le monde réel, en pleine production du nouvel épisode de la franchise. Un épisode porté par les anciens visages des Griffes de la nuit, dont Craven himself. Bien que l’idée soit, somme toute, originale et assez inédite au sein d’une saga d’horreur populaire, le résultat est en-deçà des espérances. Craven se perd dans des sous-intrigues alambiquées et offre un final interminable sans enjeu réel.

Robert Englund
Robert Englund joue à la fois son propre rôle et celui de Freddy Krueger, deux entités bien distinctes dans Freddy sort de la nuit (oui, ce film va beaucoup trop loin)

Pourtant, c’est ainsi que le réalisateur avait choisi de mettre un point final à la franchise. Et ce choix ne paraît pas anodin. Après la sortie des Griffes de la nuit en 1984, Wes Craven avait le sentiment d’avoir achevé son œuvre. L’épopée lucrative créée par les studios n’eut toutefois de cesse de rappeler Freddy Krueger à son bon souvenir. Au point que l’on imagine aisément le personnage prendre une place importante dans sa vie. Trop importante. La créature était sortie de l’écran pour venir le torturer à chaque nouvel opus, toujours plus désastreux que le précédent. Dépossédé de sa création, Craven a décidé de l’achever. Avec un film d’auteur indigeste, paradoxalement marketé à l’extrême. À se demander s’il ne l’a pas fait exprès.

Une intention cependant contestée, compte-tenu du pendant business man de Craven. L’homme a tout de même réussi, quelques années plus tard, à transformer Scream en une franchise toute aussi lucrative. Peut-être fut-il, à la fin de sa vie, plus occupé à investir qu’à innover… L’on ne pourra toutefois jamais nier que Freddy sans Craven ne sera plus jamais tout à fait Freddy.

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