Syndrome de Bridget Jones

Pour en finir avec le syndrome de Bridget Jones et son injonction du bonheur conjugal

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Cette connasse de Bridget Jones… Vile héroïne qui nous a fait croire que le célibat des femmes trentenaires relevait de la tare sociale et qu’il était nécessaire d’y remédier – sous peine de finir seule, triste, à moitié dévorée par ses chats. Un conditionnement moral tenace. Mais doit-on réellement s’y soumettre ?

J’étais encore collégienne quand, un samedi soir ordinaire, je vis Lio débarquer pieds nus sur le plateau de Thierry Ardisson. J’étais loin de me douter que cette apparition allait faire de cette femme l’une de mes héroïnes de manière durable. Je fus d’abord soufflée par sa tenue. Une magnifique robe noire décorée de papillons et d’arabesques dorés, dont l’étoffe prenait soin de ne dissimuler que les parties indécentes de son anatomie. Et elle ne manqua pas de se pavaner sous les cris hystériques du public, lançant à Françoise de Panafieu, candidate à la mairie de Paris : « Dites-moi Françoise, quand est-ce que vous porterez des robes comme ça ? » Des paillettes, la beauté, l’audace. L’adolescente que j’étais alors fut immédiatement conquise.

Néanmoins, j’étais loin de me douter que derrière le panache flamboyant et la voix fluette de Lio se dissimulait la sagesse. J’eus en effet un second choc lorsqu’elle cita Doris Lessing : « Prenons l’exemple de Bridget Jones. Si le livre le plus lu par les femmes, le plus couru par les femmes, raconte l’histoire d’une trentenaire qui ne peut PAS vivre sans trouver l’homme de sa vie, et sans maigrir pour ressembler à Kate Moss, alors le féminisme a échoué. » Ces mots, dans la bouche de Lio, ont eu sur moi l’effet d’un coup de massue. Car oui, force m’était de constater que cette vedette des années 80 avait raison, et pourtant, j’avais dévoré les deux premiers tomes de Bridget Jones avec passion quelques semaines auparavant. J’étais une victime collatérale de l’échec du féminisme. Et Lio de m’achever en ces termes : « Il est plus intéressant d’aimer les hommes que de croire au prince charmant. (…) L’illusion, c’est le miroir aux alouettes dans lequel on se noie. »

Troisième mère spirituelle après Madonna et Courtney Love

Néanmoins, cette interview, je l’ai gardée enfuie au fond de moi sans réellement la comprendre des années durant. Après tout, nous étions en 2006. Les Madmoizelle.com et autres Paye ta schneck était encore loin. Lio avait, de plus, était brutalement écartée de la tournée Holiday on ice à la suite de ses propos sur l’affaire Bertrand Cantat, tenus au cours de la même émission. Et bien que sa position sur le féminicide relevait du bon sens le plus éclairé, on la considéra comme une folle hystérique. Une autre époque. J’ai toujours ressenti une injustice profonde quant au sort que l’on a réservé à Lio cette année-là. Cependant, l’âge bête aidant, je crois m’être laissée convaincre par le discours dominant. Lio décrédibilisée, il était plus facile d’accepter qu’aimer Bridget Jones n’était pas un crime si grave après tout…

Et finalement, si… Si, ce crime était grave. Grave vis-à-vis de mon épanouissement personnel. Les derniers mois, j’avais beau prétendre être au-dessus de tout ça, clamer être une cynique pourtant romantique, le syndrome de Bridget Jones m’a tout de même frappée de plein fouet. Tout a commencé avec une story Instagram. J’étais tranquillement en train de craquer mon PEL après avoir essayé la collection capsule Richard Allen chez H&M, quand je la vis… Ma copine de lycée, le ventre rond devant son miroir. Bien sûr, des amies enceintes, j’en ai déjà connues, mais elle, c’était différent. Avec elle, j’avais bu des shots en gueulant sur le dernier tube de Yelle, j’avais sauté en sous-vêtements dans une piscine pour embrasser à pleine bouche le premier camarade de classe venu, j’avais dansé des heures durant, debout sur une table, en veillant à ce que ma jupe se soulève à chaque déhanché sauvage… Ma compagne de biture était enceinte.

Et pourtant, l’instinct maternel n’est clairement pas une qualité intrinsèque chez moi. Un enfant ne m’a jamais attendrie, pire : les nouveaux-nés me donnent la nausée à la simple idée qu’ils viennent de sortir du vagin de leurs mères dans un festival de sang et de défécations diverses. J’ai toujours pensé qu’il en était ainsi, que certaines en éprouvaient une immense joie, moi pas. Après tout, ce n’était pas la mer à boire. Toutefois, quand je vis ma potesse ainsi proche de l’enfantement, je ne pus m’empêcher de me dire : « Putain, mais qu’est-ce que je fous ? » Je repensais à mon ex, à nos sept années de passion et de tendresse, au cours desquelles nous n’avions cependant rien construit. J’avais presque 30 ans, j’étais seule, j’avais très certainement raté le coche, donc je finirais seule. Syndrome de Bridget Jones force 8.

Bridget Jones
Et merde… Je réponds en tout point à ce stéréotype.

Je terminais en larmes un soir, pleurant sur l’épaule de mon meilleur ami, dans une logorrhée de clichés sur la vieille fille que je suis. « Et puis, je suis laide, personne ne me dit jamais que je suis belle. – Oh arrête, quand tu mets ta wig et tes faux cils de drag queen, si je n’étais pas pédé, je banderais presque. » Vieille fille à pédé, ma foi… Il me reste au moins ça. Ces mots m’ont, certes réconfortée, néanmoins, je gardais la sensation de ne pouvoir accéder à cet objectif de vie pour lequel la société m’avait programmée : le bonheur conjugal. De mes exs, je n’ai jamais voulu les laisser emménager, envahir mon espace, prendre de la place… Pourtant, je n’ai pas la sensation que nous n’avons pas été heureux ensemble. Peut-être que la définition du bonheur conjugal établie par Bridget Jones et consorts n’était pas la seule et unique option envisageable.

That’s for you, Bridget!

Et puis, il y eut ce garçon. Et cet autre garçon. Qui me regardaient tous deux comme si j’étais l’astre solaire. Et pour qui je me contentais de nourrir une tendresse sincère, sans jamais réfléchir au besoin d’une promesse de lendemains. L’un caressait la mèche tombant sur mon visage, me souhaitant de trouver un homme qui m’aimerait vraiment. L’autre me répétait qu’il était nécessaire que je reste célibataire et libre comme le vent, tant qu’il n’avait pas pris de décision. J’en fus la première surprise, mais je ne ressentis aucune déception face à ces déclarations. Au contraire, j’eus presque envie de leur exploser de rire au visage. « Mais messieurs… Qui vous a dit que j’attendais quoi que ce soit de votre part ? » Du syndrome de Bridget Jones, je ne suis pas passée à celui de Samantha Jones pour autant… En effet, je n’ai jamais été du genre à courir le mâle.

Bridget Jones
Connasse.

J’ai besoin d’éprouver une attirance, une sympathie au-delà des apparences et de nourrir cet attachement avant de me laisser caresser le moindre centimètre de peau. Mais je ne ressens pas cette insatiable faim d’union sacrée et éternelle qu’on a voulu m’inculquer comme nécessaire. « Il est plus intéressant d’aimer les hommes que de croire au prince charmant. » Lio avait effectivement raison. Et bien que je crois que nos personnalités restent mouvantes tout au long de notre vie, et qu’il est encore possible de changer d’avis, pour l’instant, j’ai bien l’impression d’être heureuse ainsi. Il paraît d’ailleurs que, dans le troisième tome du roman, Bridget Jones s’en sort très bien sans Mark Darcy. Je n’en sais rien, je ne l’ai pas lu. Et après tout, qu’est-ce qu’on s’en fiche…

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