2020 : inventaire de fin de décade avec la nausée au bord des lèvres

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Il est des réveillons qui sonnent comme la fin d’une époque. Ce constat, je l’ai entendu dans la bouche de mes aînés à de nombreuses reprises. Néanmoins, ce n’est qu’en cette fin de décennie, à l’aube de mes trente ans, que ce paradigme vient me frapper de plein fouet. Plus fort encore qu’un crochet du droit.

J’étais où déjà, en 2010 ? Me demandai-je en cette première matinée de 2020. La réponse m’est apparue par bribes. Les souvenirs revenaient lentement à ma mémoire au fur et à mesure que j’essayais d’égrainer le chapelet de la décennie passée. En 2010, je venais d’avoir mon Bac, Fatal était sorti au cinéma, ma meilleure amie revenait d’un an passé dans un pays étranger… J’entamais mes études supérieures. C’était déjà la fin d’un cycle, mais la jeune fille de 18 ans que j’étais alors l’envisageait comme le début du reste de sa vie. Pourtant, j’étais paumée. Ma paire de Doc Marten’s aux pieds, jupe en tartan écossais et bas résilles de rigueur, je poussai la porte d’un IUT sans grande conviction. Je m’étais dit qu’un ordi entre les mains, je pourrais peut-être m’en sortir dans la vie. Allons donc, un DUT d’informatique… Alors que je sortais d’un Bac littéraire. Et que je m’étais toujours rêvée rock-cirtic, un recueil de Lester Bangs au pied de mon lit.

Nuits parisiennes

Une nouvelle année passa sans que je n’y prête attention. Du DUT, je ne retins que quelques soirées éméchées et de gros pétards roulés au pied de mon lit, toujours avec un épisode de Scrubs en fond sonore. Dans mon Nord-Est natal, je m’ennuyais. Je ne me souviens plus comment, ni pourquoi, mais c’est en ce début de décade que je décidais de retrouver une vieille copine à Paris. D’allers en retours gare de l’Est, je découvrais une liberté que moi, enfant unique un peu trop protégée, n’avais jamais réellement embrassée. Si ma mère m’avait vue apprendre le booty shake juchée sur des talons de 15 centimètres entre deux pleine pintes de bibine, sûre qu’elle m’aurait ramenée de force à Metz en me tirant par la queue de cheval. Pourtant, nous étions encore innocentes, et loin des centuples excès que commettaient, chaque soir, certains vieux chats noirs que nous croisions inlassablement dans nos bars.

Enfin, nous n’avions pas d’autre ambition que notre plaisir. Des jours passés à parcourir Pigalle pour trouver la pire tenue du soir, des nuits enfumées s’éternisant jusqu’au petit matin, un réveil programmé pour 16h30 le lendemain. J’avais un petit bout de voix, elle, un culot monstre à toute épreuve. Nous étions les reines du monde. Et puis, arriva cette matinée de cauchemar. Nous avions passé la nuit dans un jacuzzi, une bouteille de champagne comme unique repas. Ce n’est qu’au réveil, écœurée par l’odeur de tabac froid, que j’envisageais brutalement la réalité. En fait de jacuzzi, ce n’était qu’une ridicule baignoire à balnéo installée au chausse-pied dans un tout petit appartement. Et notre champagne, lui, ne relevait que du très mauvais crémant. Pire, j’allumai la télé pour apprendre le décès tragique d’Amy Winehouse. Que je chérissais presque autant que l’épais trait d’eyeliner que j’avais appris à exécuter en l’imitant.

Jeune lyonnaise pleine d’avenir

Dans un sursaut de lucidité, je décidai de reprendre ma jeune vie en main. Et j’embarquai un ancien camarade de solfège encore éméché de la veille avec moi jusqu’au centre d’orientation du coin. On me demande ce que j’aimerais faire. « Et bien, je sais chanter, j’ai même quelques bases en lyrique, et puis, je joue un peu de guitare électrique, mais je suis vraiment pas douée. En fait, j’aimerais bien devenir Philippe Manœuvre, finir à la tête de Rock & Folk… Mais en jupe et en talons, quoi. » Mon interlocutrice me toise les yeux écarquillés, jaugeant mon T-shirt froissé de la dernière tournée européenne de Hole. « Bon, OK. J’ai eu 19 au Bac de littérature et je suis douée pour les langues », finis-je par capituler. « Je peux vous conseiller cette licence de communication orientée médias et sciences politiques, doublée avec un cursus en langue allemande. C’est à Lyon. » Je sus aussitôt que j’allais m’inscrire. Mon pote, lui, repartit avec une brochure pour une école de piano qu’il oubliera dans notre bus retour.

La première année à Lyon fut difficile. Si je passais tranquillement les heures de TP en Histoire des médias et en Culture politique, j’étais complètement dépassée par le flot de paroles germanophones que débitaient les maîtres de conférence côté cursus allemand. J’étais cependant en sursis vis-à-vis du couple parental et devait faire mes preuves pour pouvoir rester étudier en terres lyonnaises. L’épreuve était rude. Je ne compte plus le nombre de coups de fil que j’ai passé, en larmes, à ma meilleure amie, lui assurant que je n’y arriverais jamais. Elle, s’était exilée à l’université de Bordeaux. J’étais déracinée. Ce n’est qu’au terme de cette première année que j’ai commencé à prendre mes marques. Sous la bienveillance de Françoise, gestionnaire de résidence à l’accent du Sud, et avec la complicité d’Angélique, ma première sœur de galère, que je n’allais jamais quitter, malgré son abandon en deuxième année.

Lily and the queens

Le temps passait, et nous étions déjà en 2015. Ma famille lyonnaise s’agrandissait peu à peu. Il y avait Julia, ma voisine compagne de beuverie, Amynata, la jeune fille sérieuse pourtant reine de la nuit et Amelia, la latina chez qui les soirées ne prenaient jamais fin… Sur fond de cumbia, une tequila paf à la main. J’avais enfin pu embrasser mes rêves, orientant mes études vers le journalisme. Je me sentais déjà rock critic, publiant de rares chroniques d’albums pour quelques sites et blogs, comme si j’écrivais enfin pour Creem ou pour Rolling Stone. Et puis, il y eut Zaynab. Ma collègue journaliste, avec qui j’allais parcourir la ville de fond en comble, partager une demie-pizza les fins de mois difficiles, parler à cœur ouvert… Ma famille, alors que j’étais loin de la mienne.

J’allais vivre aussi mes premières expériences de journaliste. Enfin, après presque quatre ans de dur labeur, je me voyais atteindre mes objectifs. Poussée par un professeur m’assurant que le journalisme culturel était un milieu trop enclavé, je fis mes premières armes dans l’information généraliste chez France 3 Rhône-Alpes. Ce qui eut pour seul et unique effet de renforcer mon ambition radicalement orientée vers la culture. C’est ainsi que j’atterris quelques mois plus tard dans un magazine LGBT, presque par hasard. J’avais essuyé les refus de quasiment toute la presse culturelle locale et parisienne. Je ne connaissais rien à ce milieu, à ses codes, j’étais outrageusement intimidée et coincée, droite comme un I plantée sur ma chaise. Pourtant, j’allais, pour la première fois de ma vie, me sentir enfin à ma place.

J’ai toujours eu une personnalité assez paradoxale, aimant les palettes de maquillage mais boycottant certains grands groupes industriels comme Coca-Cola, amatrice de films d’horreur de série B mais aussi de comédies musicales, passionnée par le punk et le grunge mais aussi étrangement par des personnalités comme Mariah Carey. Toujours un pied dans un monde, l’autre loin ailleurs, mais jamais au même endroit à la fois. Et vint ce moment où un chroniqueur musical se pencha vers moi pour me demander : « Je crois qu’on a tous admis que tu étais fan de Courtney Love, gage de ton bon goût certain. Mais qu’est-ce que tu penses de notre gourou absolu, la vénérable et vénérée Louise Ciccone ? » Je m’empressais de lui répondre : « Madonna ?! Mon Dieu, je l’adore, c’est comme une seconde mère pour moi. » Jamais, moi, la rockeuse de pacotille n’avait osé l’admettre en public. J’étais entourée de personnes parlant enfin le même langage que moi, les mêmes accents, à la fois obscurs et ordinaires. Cette expérience allait m’apprendre à ne plus jamais m’excuser pour qui j’étais.

Fracture ouverte

Cette année-là, lors de la gay pride, mon rédacteur en chef a salué mon engagement au sein du magazine. Je m’étais sentie comme couronnée par mes pairs, ne les quittant que pour conquérir le monde. J’intégrai alors l’équipe d’un mensuel lifestyle et culturel gratuit au Luxembourg. J’étais plus proche de ma terre natale, mais désormais trop loin de ma fratrie lyonnaise. Et ce mal du pays se conjugua à mes premières désillusions quant à mon choix de carrière. Si je connus des mois intenses et formidables, m’arrêtant à la Rockhal pour voir Body Count et même Mariah Carey, je ne lisais sur le visage de mon responsable que de l’inquiétude. Pas assez de revenus publicitaires, un équilibre économique précaire. Et je ressentais un grand sentiment d’injustice vis-à-vis de cet homme, dont le talent pour l’écriture se conjuguait à une solide culture underground, dont je ne possédais que le tiers du quart. À une autre époque, peut-être, aurait-il pu devenir le Lester Bangs local. Mais désormais, le papier se vendait mal.

Si mal, qu’après cette dernière parenthèse enchantée, je devins secrétaire de rédaction, autrement dit SR, au sein d’un grand journal. Le SR est un journaliste spécialisé, dont la mission est de veiller à la qualité rédactionnelle des articles et de mettre en forme le journal selon des règles de hiérarchisation de l’information. C’est une bonne école, une grande école, une excellente école. D’autant que le SR est le dernier rempart avant l’impression. Un garde-fou que l’on veut stable, que l’on est prêt à cher payer. Je pensais à l’avenir, je voulais me mettre à l’abri. Je fus broyée par une machine où l’on inter-changeait inlassablement les CDD, sans sentiment aucun, et sans jamais pouvoir espérer un emploi fixe, ni même l’assurance d’une place le mois prochain. Je me heurtais également à une vision de l’information vieillissante, unilatérale, où le média se pare de sa noble fonction d’informer le citoyen dans une suffisance édifiante. Il n’y a, dans certaines presses locales et nationales, que mépris et dédain à l’égard du lecteur et de ses préoccupations.

Et, tandis que je tombais de si haut qu’il me semblait entendre mon crâne s’écraser au sol dans un fracas d’os broyés et de cervelle répandue, l’ex homme de ma vie tombait gravement malade, me brisant le cœur pour la deuxième fois. De cette période sombre, je préfère retenir le lien que j’ai tissé avec Bastien, puis son compagnon Dylan. Au paroxysme de l’angoisse, ils ont été mon réconfort, ma seule stabilité. Mon emploi dans ce journal m’a par ailleurs permise de travailler aux côtés d’un ami, puisque Bastien se tenait également dans les rangs des SR, parmi les jeunes scribouillards en quête d’avenir. Je souhaite à chacun ce que nous avons vécu. Travailler avec l’une des personnes avec qui l’on se sent le plus proche est une bénédiction. C’est, presque à l’évidence, comme un test irréfutable dans une relation. Si vous êtes capable de travailler chaque jour avec cet être que vous appréciez, de partager ensemble chaque repas médian, de rentrer côte à côte tous les soirs, et de vous réjouir pourtant de le retrouver chaque matin, et même le week-end… Alors, vous avez rencontré une âme sœur. Croyez-moi.

Malheureusement, j’ai peiné à retrouver du travail, et nous avons tout juste eu le temps d’aller voir Ça au cinéma, qu’il m’a fallu quitter Lyon par nécessité financière. On m’arrachait à nouveau à ma famille qui, depuis, comptait une nouvelle membre en la personne de Barbara, collègue devenue complice. Angélique m’avait, quant à elle, donné un merveilleux beau-frère. Laurent, chanteur dans un groupe de métal, avec qui je pouvais parler rock’n’roll des heures entières. Tous allaient me manquer et me manqueront encore les deux années suivantes, et les prochaines. De retour en Moselle, j’acceptais de mauvaise grâce un nouveau poste de SR dans un grand groupe de presse professionnelle. Un travail exécuté à la chaîne, entourée de personnes n’ayant qu’une vague connaissance du métier, victimes d’un système qui balance devant leurs yeux admiratifs les privilèges d’une profession, comme un hochet devant un nouveau né.

Dernier inventaire avant liquidation

Depuis, j’ai décidé de mettre mes compétences au service d’une noble cause. Celles des animaux d’élevage. Je suis chargée de communication éditoriale pour une association de protection animale. J’ai perdu mon statut de journaliste il y a un an, mais dans le fond, il ne m’a jamais vraiment rendue heureuse. L’ado rebelle que j’ai été aurait adoré ce gros doigt tendu à un système institutionnalisé de valeurs archaïques. J’ai peu à peu construit un nouveau réseau en Moselle, dont mes amies Justine et Gwen sont les plus fières représentantes. Lyon me manquera éternellement, mais j’apprends à accepter que ma chère famille ne se trouve qu’à quelques heures de train. Néanmoins, en cette fin de décennie, je garde un goût salement amer au fond de la gorge. Pas seulement à cause du Champagne que j’ai bu hier soir. Simplement, parce que j’ai l’impression que mes plus belles années sont derrière moi.

Ces dix dernières années, j’ai vécu des expériences comme je n’en connaîtrais plus puisque, passé un certain âge, les premières fois deviennent rares. Les premières soirées, premiers apparts, premiers emplois, premiers collègues, appartiennent désormais au passé. Les premières désillusions aussi. Ces dix dernières années, on m’a donné à espérer pour finalement ne rien avoir. Comme pour la plupart de mes contemporains. Si bien qu’eux aussi, ont perdu l’innocence qu’avait cette gamine avec son T-shirt Hole, qui demandait à un centre d’orientation si elle pouvait devenir Philippe Manœuvre en 2010. Et pourtant, cette gamine, malgré sa nature pessimiste et cynique, a toujours sincèrement cru que la roue allait tourner pour elle. Il aura fallu qu’elle fasse l’inventaire de la décennie passée pour se rendre compte que la vie n’est qu’une succession d’aléas qui nous usent et nous érodent tous peu à peu. Elle aura juste tenu un plus longtemps que les autres…

Sur ce, bonne année 2020.
God save the queen,

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