Courtney Love

L’Avocate du diable (3/3) : Courtney Love, la coupable idéale

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Trois femmes… injustement détestées ? Ces dernières semaines, je me suis jouée l’avocate du diable pour tenter de défendre celles que l’on présente bien souvent comme indéfendables. Et pour conclure cette série en beauté, quoi de mieux qu’un plaidoyer en faveur de Courtney Love, la femme la plus haïe du rock’n’roll ?

Féministe hystérique en jupons, Courtney Love fait partie des voix qui se sont levées pour dénoncer la culture du viol et autres vices patriarcaux dès les années 90. À compter de 1980, elle intègre différents groupes punks, dont Faith no more, avant de fonder Sugar Baby Doll et Pagan Babies. On l’aperçoit également au cinéma en 1986 dans Sid and Nancy, où elle incarne la triste Nancy Spungen, assassinée par son compagnon Sid Vicious, l’ex bassiste des Sex Pistols. Du punk au grunge, il n’y a qu’un pas que Courtney franchit en 1990, où elle fonde le désormais célèbre Hole, toujours guidée par ses idéaux féministes. La même année, elle rencontre le pape du genre en la personne de Kurt Cobain, engagé dans les mêmes revendications, et partageant le même goût pour la guitare et l’héroïne.

Courtney Love Sid and Nancy
Courtney Love aux côtés de Gary Oldman sur le tournage de Sid and Nancy en 1987.

Facteur Yoko

Et c’est à cet instant précis que la haine autour de Courtney Love se cristallise. D’une part, parce qu’elle met le grappin sur le leader de Nirvana, alors réceptacle d’une grande partie des fantasmes adolescents. D’autre part, parce qu’elle revendique n’avoir rien pour plaire. En effet, Courtney Love érige comme un manifeste ses tenues débraillées, son rouge qui déborde, sa vulgarité et son comportement outrancier. « Ce n’est pas parce que je suis une femme que je dois forcément répondre à des standards de beauté ou me tenir d’une manière que l’on considère plus adéquate pour mon sexe. » La messe est dite. Et si, à l’heure actuelle, ce message paraît usé jusqu’à la corde (bien qu’encore nécessaire), à l’époque, la façon d’être de Courtney Love dérange et ce positionnement polito-social reste le combat d’une minorité.

Courtney Love enceinte dans Vanity Fair en 1992.

Pour ne rien arranger, la chanteuse tombe enceinte, alors qu’elle est encore aux prises avec son addiction à l’héroine. Certainement en pleine confusion des sens, elle admet lors d’une interview continuer à se droguer malgré son état. L’aveu de faiblesse passe pour de la désinvolture. Désormais, en plus d’être considérée comme la vilaine sorcière retenant Cobain captif, elle est aussi perçue comme une mère irresponsable. L’opinion populaire est d’autant plus confortée dans cette idée que la garde de l’enfant est retirée aux époux Cobain peu de temps après sa naissance. Nonobstant, on aurait un peu trop tendance à oublier que Courtney Love n’est pas seule responsable de ce marasme. En effet, elle, tout comme Kurt Cobain, étaient des junkies notoires. Les services sociaux se devaient d’intervenir pour assurer la sécurité du nouveau né. Factuellement, que la mère s’appelle Courtney Love ou Joséphine Dugenou importait peu.

Mariage de Kurt Cobain et Courtney Love
Kurt Cobain et Courtney Love se marient le 24 février 1992 à Hawaii.

L’erreur du couple Cobain-Love aura été de nier les faits et de vociférer à qui voulait l’entendre que le drame avait été orchestré par des tabloïds désireux de dresser un portrait à charge de la chanteuse. S’il n’avait pas tout à fait tort, il aurait été tout de même plus sage de la part du couple d’avouer ses vices, d’assumer publiquement souffrir de l’usage de drogues et de vouloir s’en sortir coûte que coûte. Ce sera d’ailleurs plus ou moins le positionnement de Courtney Love, mais l’histoire préférera retenir son attitude rebelle et désinvolte sur ces questions, plutôt que de lire entre les lignes. On ne peut attribuer la même sagesse à Kurt Cobain qui, malgré une cure de désintoxication, continuera d’affirmer que l’héroïne était le seul remède efficace contre les maux d’estomac, dont il souffrait depuis l’enfance.

Ru Paul, Courtney Love, Kurt Cobain et Frances Bean
Pour l’anecdote, le couple Love-Cobain a choisi RuPaul comme parrain pour leur fille.

Meurtrière ?

Caractérielle, blonde plantureuse un brin vulgaire et sexuellement décomplexée, Courtney Love ne s’est jamais excusée d’être ce qu’elle est. En effet, paraître sympathique n’a jamais compté parmi les objectifs de la chanteuse. « Je souhaite simplement que chaque jeune fille dans le monde puisse se saisir d’une guitare et commencer à crier. » Sous-entendu : qu’elle puisse s’exprimer et qu’on l’écoute, sans prendre en considération le fait qu’elle soit une femme, avec tout le bagage d’exigences que l’on porte inconsciemment à son sexe. De ce bagage, Courtney Love a choisi de s’émanciper. Comme dit plus tôt, l’époque n’était pas prête. Son choix de rester un personnage entier et cohérent avec sa personnalité aura eût vite fait de l’ériger en sorcière, plutôt qu’en femme forte.

Courtney Love sur scène
Courtney Love top less sur scène : une image habituelle…

Cette femme vindicative, loin de l’image douce et empathique des vedettes féminines d’alors, était forcément machiavélique. Pour le public, il était certain qu’elle manipulait Kurt Cobain pour accéder à la célébrité. Or, il convient de rappeler que lors de leur première rencontre, son air niais l’agace. Si bien qu’elle provoque une dispute, où elle le fait tomber par terre par accident. Pas vraiment l’attitude d’une manipulatrice succube avec une idée derrière la tête. « Ne sors pas avec le capitaine de l’équipe de foot. Sois le capitaine », continue-t-elle d’affirmer aux jeunes femmes du monde entier. Sa persévérance dans un genre musical de niche, avec un grand nombre de sorties confidentielles accessibles gratuitement en ligne, témoigne là encore du peu d’égard de Courtney Love quant à la reconnaissance populaire de masse.

Le titre Miss Narcissist est sorti sur YouTube en toute discrétion en 2015.

Néanmoins, le fantasme quant à sa culpabilité dans la mort de Kurt Cobain demeure. Les arguments pleuvent : « Il avait trop de drogue dans le sang pour être en mesure de manipuler le fusil de chasse avec lequel il s’est suicidé », « Il est techniquement impossible qu’il ait pu mettre fin à ses jours en positionnant le fusil ainsi » ou mon petit préféré : « Elle a proposé de l’argent à un homme pour l’assassiner quelques temps avant sa mort. » Qu’il soit de notoriété publique que l’homme en question était un troll alcoolique en manque de reconnaissance ne pèse pas lourd dans la balance. Qu’il ait été complètement ivre le jour où il a été percuté par un train non plus. Courtney Love l’aurait presque poussé sur les rails elle-même pour le faire taire. On en oublie l’essentiel. Kurt Cobain était connu pour ses problèmes de dépression et a affirmé à plusieurs reprises ne pas supporter la notoriété. Cet homme s’est suicidé. C’est bien triste et regrettable, mais c’est ainsi.

Courtney Love

La rage au corps

De nos contrées, on ignore bien souvent un événement important dans la construction du personnage d’assassin de Courtney Love. Au lendemain de la mort de Kurt Cobain, les fans américains de Nirvana se sont, en effet, indignés de la réaction de la chanteuse. Dans une lettre ouverte lue en public, Courtney Love a témoigné de sa tristesse, mais a aussi fait part du harcèlement dont son couple a fait l’objet, de la part des médias… et des fans hystériques. Elle accuse sans vergogne ceux qui l’admiraient d’avoir une part de responsabilité dans le passage à l’acte de Kurt Cobain. En colère, elle ajoute que Cobain est un lâche et qu’égoïstement, il l’a abandonnée, elle, mais surtout leur fille, alors âgée d’à peine deux ans. La pilule a du mal à passer. Encore une fois, on accuse Courtney Love d’être un monstre insensible. Et donc, forcément coupable. Tandis qu’au contraire, sa colère témoigne de toute son humanité et de la douleur de se trouver démunie après la perte d’un être cher.

Courtney Love interprète Doll Parts, un classique de son répertoire féministe, au Yole Dia festival en 2019.

Enfin, se perdre en conjonctures sur les possibles motivations de Courtney Love dans sa relation avec Kurt Cobain, c’est nier toute son importance en tant que figure du féminisme moderne. Viol, anorexie, violences conjugales… À travers Hole, elle fut l’une des premières, aux côtés d’autres formations comme Bikini Kill ou L7, à évoquer ces problématiques. Elle se réclame de l’héritage d’une Patti Smith, des Runaways. Des femmes dont le message serait peut-être tombé en désuétude si d’autres ne leur avaient pas emboîté le pas. Sans des artistes comme Courtney Love, le rock resterait un milieu profondément misogyne, où la prise de parole reste majoritairement masculine. Course à la groupie, consentement discutable, discours hypocrites sur le port de maquillage et de talons aiguilles… Les exemples ne manquent pas. Dieu merci, nous avons Courtney Love. Toujours enragé bien qu’assagi, le personnage a son importance. Même si certains préfèrent encore l’ignorer avec prudence…

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