Jean Grey, ma copine sado-masochiste

Conversation avec… Jean Grey, ma copine sado-masochiste

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Une longue histoire d’amitié. Jean Grey, c’est ma sœur de galère, le phare scintillant au milieu de mes nuits sans sommeil… Elle m’aura même présenté mon ex. Une vieille copine, comme on en a tant. Cependant, Jean a un secret. Un secret qui désormais, n’en est plus vraiment un. Elle vit à présent sa passion pour le BDSM au quotidien. Et l’assume pleinement.

Nous étions encore au lycée, quand Jean et moi avons fait connaissance. Elle aimait mes jupettes à carreaux de jeune keupon et mes mitaines en résilles. J’étais délicieusement attirée par sa personnalité controversée et sa nature d’électron libre. Un vendredi après-midi, elle m’avait fait fumer de l’herbe et je comatais telle une larve, allongée sur la pelouse du parc municipal. D’un coup d’un seul, elle s’est relevée et m’a annoncée de but en blanc :
« Meuf, faut que je te dise un truc : je suis BDSM.
– Tu comptes profiter de mon état pour m’attacher les poignets, me suspendre à une branche d’arbre et me fouetter au rythme des tambours de l’Enfer ?
– Non.
– Ben dans ce cas, fais ce que tu veux de tes p’tites fesses, je m’en bats les steaks. Et laisse-moi dormir. »

BDSM. Les initiales de Bondage, Domination, Sado-Masochisme. Tout un programme. Je n’ai jamais réellement eu de discussion approfondie avec ma vieille copine à ce sujet. La chose fait partie d’elle, mais pas de notre relation. Elle est une amie chère depuis près de douze ans. Peu importe sa sexualité. Et peu importe aussi ceux que ça dérangent, je l’apprécie telle qu’elle. Néanmoins, récemment, j’ai eu envie de l’écouter s’exprimer à ce sujet. Histoire de mettre, une bonne fois pour toutes, un coup de pied au cul à l’éléphant rose qui reste toujours entre nous dans la pièce, lorsqu’on se retrouve pour boire un verre.

Une affaire de consentement

D’entrée de jeu, elle me surprend avec un nouvel acronyme. « Pour moi, et pour de nombreux pratiquants, le BDSM demeure indissociable du SSC, qui signifie Sain, Sûr et Consensuel. Ces trois lettres guident l’ensemble de notre communauté. Elles rappellent que cette pratique doit être saine, à savoir non dangereuse pour la santé physique ou morale, mais aussi sûre, que ce soit dans la nature des gestes effectués ou le matériel utilisé. Et enfin, et surtout, consentie. » Car oui, pour le non-initié, subsiste un cliché récurrent : celui de la personne soumise aux moindres désirs de son dominant.

La réalité est bien plus nuancée. « Évidemment qu’un(e) soumis(e) a le droit de dire non, s’agace Jean. Le ou la dominant(e) prend du plaisir, mais est aussi là pour en donnerSinon, on entre dans la violence et l’agression. » Je m’interroge : où se situe exactement la frontière ? « C’est très simple. Au début de la relation, on définit les pratiques acceptées sans problème, mais on différencie aussi les limites et les limites extrêmes. Les limites, ce sont celles que l’on accepterait de dépasser progressivement. Les limites extrêmes, quant à elles, ne doivent jamais être dépassées, sous aucun prétexte : il est là, ce fameux ‘non’. »

Quand Ken violentait Barbie

Et Jean, dans tout ça ? Comment ma copine de lycée s’est-elle un jour retrouvée nue, attachée sur une croix de Saint-André ? Le cheminement se révèle, finalement, des plus naturels. Son goût pour les rapports de soumission se manifeste très jeune. Lorsqu’elle jouait seule dans sa chambre, « Ken violentait toujours un petit peu Barbie ». Rapidement, dès sa préadolescence, elle effectue quelques recherches sur Internet. « J’ai découvert que je n’étais pas si bizarre que ça. Ce penchant étrange avait un nom et rassemblait des pratiquants. » Le feu de la puberté aidant, elle n’a qu’une seule idée en tête : franchir le pas.

« Mon entrée dans la communauté BDSM, je l’ai faite à 15 ans. J’ai eu de la chance, je suis tombée sur une personne bienveillante, comme un second père pour moi, qui m’a protégée jusqu’à ma majorité. » Avec cet homme, Jean vit une forte relation d’amitié, purement platonique. « Je l’ai rencontré en ligne sur un chat BDSM. Je n’ai pas caché mon âge. Lorsqu’il l’a su, il m’a demandé de bien vouloir quitter ce genre de sites, réservés aux adultes. Il s’est proposé de répondre à mes questions dans un cadre privé et m’a invitée à ne pratiquer qu’à ma majorité. »

Néanmoins, papa n’a pas toujours pu exercer sa surveillance. Jean a, en effet, satisfait sa curiosité bien avant l’heure. « Le BDSM reste un milieu d’adultes et il doit en être ainsi. En tant que mineure, je me sentais parfaitement consentante, mais en réalité, à 15 ans, on est encore facilement manipulable, quoi qu’on en dise. J’ai fait de mauvaises rencontres, on a abusé de ma crédulité », prévient-elle. Elle ajoute que le milieu BDSM, comme tant d’autres, regorge de personnes malveillantes qui « par ce biais, profite des profils les plus vulnérables ».

Parlons d’amour…

En fréquentant Jean, j’ai très vite découvert que la relation entre un(e) dominant(e) et un(e) soumis(e) n’était pas nécessairement romantique. « Les couples BDSM existent, bien sûr. Néanmoins, l’histoire d’amour est accessoire. Un attachement s’installe forcément entre les deux pratiquants, puisqu’il est tout de même question de jeux de possession. Toutefois, ça n’est pas nécessairement de l’amour. » Pour elle, du moins, l’affaire est pliée : « J’ai commencé à 15 ans, j’ai une pratique déjà très avancée. Les hommes qui sont en mesure de me satisfaire sont bien plus âgés que moi. Je ne me vois clairement pas les présenter à ma mère. »

Je décèle cependant une part de regret. « Le BDSM fait partie de ma vie. J’aimerais pouvoir tomber amoureuse de quelqu’un qui partagerait cette passion. Malheureusement, les hommes de mon âge dans ce milieu sont encore trop jeunes pour pouvoir me combler. Par le passé, j’ai essayé d’initier plusieurs de mes petits amis vanilles [= qui ne pratiquent pas le BDSM]. Je n’ai connu que des échecs. Peut-être qu’un jour, je trouverais la perle rare dans ce domaine, mais j’en suis encore loin… »

Quant à fréquenter un homme dominant en même temps qu’un éventuel prétendant vanille, Jean n’en voit pas l’intérêt. Selon elle, « une relation de couple est basée à 80 % sur le sexe. Je ne me sentirais pas très à l’aise si j’étais plus attirée sexuellement par mon dominant que par mon copain. Puis, je n’ai pas envie de mentir en simulant un plaisir que je n’ai pas avec quelqu’un dont je n’ai pas envie ». À l’entendre, cette conclusion paraît, en effet, plutôt tomber sous le sens.

Dominante ou dominée ?

Des relations BDSM de mon amie, j’en ai rencontré des tas. Le fameux père de cœur m’aura, moi aussi, chaperonnée quand, à ma troisième Jägerbomb, je pendais déjà au cou du barman. Je doute cependant de ses capacités d’ange gardien, puisque ce soir-là, je suis aisément parvenue à m’enfuir avec le DJ. Quoi qu’il en soit, ma copine m’a présentée des maîtres, des maîtresses, des soumis, des soumises, des amoureux vanilles… Tant et si bien, que la question subsiste et me brûle les lèvres : « Bon, allez. Ça fait dix ans que tu me balades… T’es quoi comme animal exactement ? Soumise, dominatrice, bisexuelle, pansexuelle ? »

Jean explose de rire : « Je pense que tu t’en doutes, mais je vais confirmer tes impressions une bonne fois pour toutes. Je suis bisexuelle à tendance hétéro passive. Et, dans le BDSM, on me définit comme ‘switch’. » J’opine du chef… Mes pronostics étaient bons. Elle prend toutefois grand soin de préciser : « Les switches oscillent entre la domination et la soumission. Cependant, je ne crois pas que ce type de caractère existe bel et bien. On tend tous forcément vers une préférence. Je pratique la domination à des fins de transmission. Je ressens effectivement du plaisir à enseigner ce que je sais, mais sexuellement, je ne prends véritablement mon pied que dans le rôle de la soumise. »

Trouver son plaisir dans la douleur

À ce propos… Est-ce que les soumis(e)s jouissent réellement de douleur ? Pour Jean, la réponse est évidente : « Je n’aime pas avoir mal. Personne n’aime avoir mal. Il n’existe qu’une part infime de la population terrestre capable de libérer des endorphines au ressenti de la douleur. Les masos véritables sont donc extrêmement rares. Ce qui m’excite, en réalité, c’est le contexte de soumission, d’obéissance, d’anticipation… Et la sensation de repousser toujours plus loin mes limites. »

À ce jeu, Jean a d’ailleurs souvent failli y laisser des plumes… « Je suis jalouse comme soumise. Dans les soirées BDSM, j’ai toujours peur que mon maître en préfère une autre, plus docile et plus endurante. Alors, j’encaisse. Je n’ai quasiment jamais prononcé mon safe word, le mot que l’on définit par avance et que l’on prononce pour mettre fin à la séance quand la douleur est trop forte. C’est une question de fierté. » Moi qui ai hurlé tous mes grands dieux le jour où l’on m’a percé les oreilles, j’ai du mal à me figurer.

Je lui demande alors dans quelles situations elle a failli prononcer ce fameux mot. « Une fois, je l’ai presque dit. Mon maître a calmé le jeu avant que je ne le fasse, précise-t-elle. Il avait laissé un autre dominant me fouetter lors d’une soirée. Le type n’arrêtait pas de faire claquer son fouet. On peut le faire une fois ou deux, l’impact est toujours excitant, mais répété de manière systématique, ce claquement peut devenir extrêmement douloureux. Je t’explique : au bout du fouet, les lanières sont fermées par un petit nœud. L’impact de ce nœud sur la peau forme une entaille en forme de point-virgule dans la chair. Comme tu t’en doutes, ça fait mal. Alors, imagine cette douleur multipliée par le nombre de lanières et répétée inlassablement… On était bel et bien dans l’abus. »

D’où l’importance des lettres SSC, développées d’entrée de jeu. « On ne pratique pas le BDSM à la légère, souligne Jean. C’est une pratique où l’initiation est capitale. Avant toute chose, il faut se renseigner, se former. On parle tout de même de gestes violents, comme des coups de cravache ou des formes de strangulation… On ne frappe jamais un(e) soumis(e) au niveau des reins, on ne doit pas compresser certaines parties du cou, au risque d’impacter les connexions neuronales… De même, le fouet, ça s’apprend. Il faut des gestes sûrs et précis pour être capable de donner du plaisir sans blesser pour autant. »

De ses premières années dans le milieu BDSM, Jean retient une leçon : « Les expériences qui ont précédées ma rencontre avec mon père de cœur étaient des erreurs. J’ai eu de la chance d’être initiée et mieux informée par la suite. On n’empêchera jamais les mineurs qui ont ces penchants d’être curieux. Toutefois, je leur recommande d’être prudents et de ne pas faire les mêmes bêtises que moi. Si vraiment la tentation est trop forte, qu’ils se dirigent vers un munch plutôt qu’une soirée pour commencer. » D’accord, mais c’est quoi, un munch ? « C’est une rencontre entre personnes BDSM où l’on ne fait qu’échanger sur les pratiques. Il s’agit d’un rite initiatique sain et nécessaire avant de plonger dans le grand bain. »

De la professionnalisation

Aujourd’hui, Jean a 28 ans et vit dans la région Île-de-France. Elle est titulaire d’une licence en Sciences de l’éducation et Sciences sociales « qui ne me sert à rien. Je ne trouve que des petits jobs lamentables de secrétaire. À bac + 3, je rêvais de mieux ». Le BDSM embrassé comme style de vie, elle décide finalement d’en faire son métier. « Je suis désormais dominatrice à temps plein. Je reçois principalement des soumis pour des séances d’initiation. Je compte d’ailleurs bientôt aménager une pièce dédiée avec une croix de Saint-André, un banc à fessées et une cage. » Que d’exotisme.

Je l’interroge sur la légalité de son activité. « Tu peux ajouter la mention ‘prostituée’ sur mon CV. C’est, du moins, ainsi que la loi me perçoit, même s’il n’y a pas de rapports sexuels à proprement parler entre mes clients et moi. Et pourtant, j’ai tout à fait le droit de me déclarer comme prestataire de services. On nage dans un flou juridique et artistique. » Je souris, le flou juridique et artistique me semble être un parfait résumé de sa vie. Elle qui ne se pointait jamais à l’école, mais réussissait toujours ses examens haut-la-main…

Il est presque une heure du matin, je tombe de fatigue. Et pourtant, je pourrais encore écouter ma copine me parler de fouets et de cravaches pendant des heures… Étrangement, j’aime cet être incroyable en latex et cuissardes. Et cette conversation me fait l’aimer encore plus. Jean est libre, a choisi de vivre selon ses propres désirs, mais reste néanmoins foncièrement réfléchie : « On en vient au BDSM lorsqu’on s’ennuie dans une sexualité ordinaire. Quand on a vu beaucoup de choses et que l’on s’imagine en avoir fait le tour. J’ai eu tort : ce n’est pas sain, ni normal de commencer sa sexualité par cette pratique. En matière de sexe, il faut d’abord se construire pour savoir où naît notre plaisir… pour ensuite, mieux servir ou sévir. »

Furieusement vôtre,

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One Reply to “Conversation avec… Jean Grey, ma copine sado-masochiste”

  1. Très beau récit , belle écriture , parlant d’un sujet encore tabou a se jour , à celui ou celle qui ne comprend pas cette façon de vivre , et d’être aussi , me reflétant dans vos mots , entant que soumis , le désir de goûter le plaisir divin , connaître la souffrance en soi , rechercher l’adrénaline , se trouver un chemin différent , merci à vous

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