Aimer Serge Gainsbourg en 2020

Serge forever : puis-je encore aimer Gainsbourg en 2020 ?

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Controversé, Gainsbourg l’a toujours été. De plus en plus, sa personnalité est jugée « problématique ». Or, elle l’est certainement. Doit-on pour autant mettre de côté son grand-œuvre ? Je m’interroge.

Si un jour, un cinéaste alcoolique en panne d’inspiration avait l’étrange idée de réaliser un biopic sur ma médiocre existence, sûr qu’il ajouterait plusieurs titres de Serge Gainsbourg à la bande originale de ma vie. En effet, j’ai toujours aimé ce bon vieux Serge, n’en déplaise à certains intellectuels qui, de cet amour, se sont souvent moqué en ces termes : « Gainsbourg était un escroc et un plagieur, doublé d’un pervers. » Arguments qui trouvent un écho bien particulier en cette période d’éclairage sur la réappropriation culturelle et la masculinité toxique.

Serge Gainsbourg Histoire de Melody Nelson

Gainsbourg & moi

Il n’empêche que tous les soirs, en rentrant chez moi, je salue Serge. Serge, en photo sur le mur de l’entrée, un portrait qui m’accompagne depuis des années. Serge, qui fait tant partie de ma vie, qu’il m’a inspiré mon nom d’emprunt. « Lily Nelson » , pour « Histoire de Melody Nelson » , son album de 1971, que j’adule depuis l’adolescence. Pire encore, il y a de cela près de douze ans, je nommais aussi la facette sombre de ma personnalité « Melody Salope ». Gainsbourg-Gainsbarre… Lily Nelson-Melody Salope… L’envers et l’endroit. J’étais proprement ridicule.

De Gainsbourg, j’aime les bons mots, la poésie inhérente à ses réflexions. J’aime tout particulièrement l’immense part de sensualité qui traverse l’ensemble de son œuvre. La Décadanse est pour moi faite de frissons et de sensorialité. De même que Je t’aime moi non plus suscite toujours en moi une émotion fébrile. Il y a aussi chez Gainsbourg cette voix profonde, ce souffle, qui sexualise la moindre de ses interprétations. Sa version de Mon Légionnaire de Piaf est, à ce titre, bandante à en crever. Néanmoins, considérant le personnage, plus le temps avance, plus je me demande si je n’ai pas tort de lui vouer un tel culte. Ai-je raisonnablement le droit d’aimer encore Gainsbourg en 2020 ?

Gainsbourg & la réappropriation culturelle

Comme dit, ce fut le premier contre-argument à mon adoration aveugle. Gainsbourg était, de son propre aveu, un plagieur. Ça n’a jamais été un secret pour personne. De son immense culture du répertoire classique et populaire, il aura emprunté nombre de mélodies et de bons mots. Ainsi, Initials B.B. doit sa musique à la Symphonie du Nouveau monde du compositeur tchèque Dvořák, tandis que Baby alone in Babylone puise sa mélodie chez Brahms. Gainsbarre aura même pioché la rythmique de la Chanson du forçat chez Bob Dylan et adapté le texte d’un ancien chant populaire. Démasqué sur un plateau télé où on l’accusera de n’être qu’un « faussaire de génie » , le bougre répondra en toute décontraction : « Ma foi, pourquoi pas ? »

Néanmoins, comme l’a souligné Steevy du blog MusicFeelings, Gainsbourg emprunte, mais appose sa patte et enrichit sa matière première. Ce n’est ni plus ni moins que du sampling, comme on l’entend chez Jay-Z, Dr Dre et chez Run DMC ou Sugar Hill Gang avant eux. Précurseur du rap game ? Peut-être. Néanmoins, Gainsbourg pose un problème plus éthique avec son album Percussions, sorti en 1964. À cette époque, l’homme n’est pas encore ce trésor national qu’il ne deviendra que bien plus tard. De succès commerciaux, il n’en a pour l’heure jamais eu et n’en connaîtra d’ailleurs qu’une minorité au cours de sa carrière.

On ne se le figure que très peu, mais en réalité, la réussite de Gainsbourg fut avant tout critique et médiatique. Il a su construire et vendre un personnage, qui a engrangé sa fortune en écrivant pour d’autres. Ses albums solos, eux, n’ont que rarement été vendus à un grand nombre d’exemplaires. Ces œuvres se révèlent en effet complexes et assez peu accessibles pour le grand public. Or, Gainsbourg l’a toujours su. À l’aube de la sortie de Percussions, il sent l’auditeur lambda frileux et se rend compte qu’il doit briller auprès d’une certaine critique s’il veut espérer un jour avoir sa place au soleil.

Serge Gainsbourg Percussions

Mélomane curieux, il compte parmi les premiers artistes populaires français à s’être intéressé à la world music. Cette inspiration, il la revendique sans vergogne quand vient l’heure de présenter son projet Percussions à tout le gratin parisien. On crie alors au génie. Nonobstant, en fait d’inspiration, Gainsbourg s’est plutôt contenté de voler allègrement sur les conseils du directeur artistique Claude Dejacques. Sur Percussions, trois titres sont les exactes copies d’instrumentaux de l’artiste nigérien Babatunde Olatunji – figure déjà reconnue du genre, aux États-Unis notamment. Miriam Makeba, chanteuse Sud-africaine, se voit elle aussi dépossédée du riff de guitare acoustique de son œuvre Umqokozo, devenue Pauvre Lola en français. Problème : en 1964, aucun des deux n’est crédité au générique.

Babatunde Olatunji
Babatunde Olatunji

Un simple laisser-aller à la facilité par désespoir de cause ? J’aimerais répondre oui… Seulement, Gainsbourg sur Percussions se rend bel et bien coupable de réappropriation culturelle. En effet, mon cher Serge a effectivement commis ce crime en connaissance de cause. D’une part, car il n’était pas sans ignorer que ces artistes étaient totalement inconnus à l’époque en France et que donc, personne ne s’en apercevrait. D’autre part, car il savait aussi que ces personnalités africaines n’auraient jamais les moyens de l’attaquer. Babatunde Olatunji tentera néanmoins une plainte. Il obtiendra gain de cause et récupérera ses droits en ajoutant son nom à la liste des compositeurs de New-York USA, Joanna et Marabout.

Miriam Makeba
Miriam Makeba

Miriam Makeba sera moins chanceuse. Son œuvre gérée par une cacophonie de petits labels africains, toute démarche administrative devenait hasardeuse. Ainsi donc, encore aujourd’hui, seul Serge Gainsbourg est crédité par la Sacem comme le compositeur de Pauvre Lola. Dans L’Intégrale Gainsbourg, paru en 2011, Gilles Verlant, journaliste musical prolifique sur l’œuvre de l’homme à la tête de chou, précise que « Gainsbourg reconnaît sans sourciller ces braquages réalisés au nom de l’authenticité, dans le but d’enregistrer un album d’un genre nouveau, mariant la chanson française à des musiques ethniques avant que cela ne soit la mode vingt ans plus tard ». Certes. Mais, dans ce cas, pourquoi reconnaître ces emprunts sans donner à leurs auteurs le crédit qu’ils méritent ? Consciemment ou non, Gainsbourg se comporte ici en parfait colonialiste. Il pille l’Afrique, parce que l’acte est facile au vu des faibles possibilités de défense. En plein réveil des mouvements anti-racistes, peut-on encore l’en excuser ? Je doute.

Gainsbourg, ses nymphettes & la violence conjugale

Il est un point qu’il m’est personnellement plus problématique d’évoquer au sein de la personnalité de Serge Gainsbourg… Son amour des jeunes, très jeunes, filles. Il l’évoque sans complexe dans un grand nombre de ses compositions. Dans Histoire de Melody Nelson, mon album chéri, il est clairement stipulé que Melody est âgée de « 14 hivers et 15 étés » et ce n’est en rien un obstacle à l’amour physique selon le narrateur. Le procès est-il de mise ? Je l’ignore. Melody Nelson est une fable fataliste, au même titre que Lolita de Nabokov. Peut-être qu’à l’image d’Humbert, l’amant de Melody n’est pas censé être un personnage sympathique. Quoi qu’il en soit, Gainsbourg a emporté le secret dans sa tombe.

Aude Turpault Serge Gainsbourg
Aude Turpault et Serge Gainsbourg

Il l’a emporté aussi quant à ses accointances avec des jeunes filles mineures. En 1986, il rencontre Aude Turpault, 13 ans, avec laquelle naît une relation « filiale et amicale ». L’intéressée ne nie pas et confirme dans son autobiographie 5 bis, parue en 2002. Ma foi, qui suis-je pour remettre sa parole en cause ? Moi-même mineure, j’ai tissé de grandes amitiés avec des personnes bien plus âgées que moi et parfois même, des romances. Comme celle du chanteur avec Constance Meyer, sortie du placard en 2011 avec la sortie de son livre La jeune fille et Gainsbourg. Si, dans son ouvrage, elle ne l’accuse jamais d’aucun faux-pas et assure son consentement total, les faits interrogent tout de même. Pour une Constance Meyer dévoilée, combien se cachent encore ? Et si ces jeunes filles existent, ont-elles été abusées ? Nous ne saurons jamais et nous ne pouvons pas porter de telles accusations sans preuves.

Constance Meyer
Constance Meyer sur le perron de la maison de Serge Gainsbourg en 2011

Toutefois, certains faits relatés dans les médias quant au comportement de Gainsbourg envers les femmes laissent perplexes. Lio a notamment évoqué des propositions indécentes à l’aurore des années 80. Il aurait tenté de l’embrasser sans prévenir, elle se serait déchaînée. L’anecdote reste assez peu relayée. Néanmoins, Lio garde la dent dure envers Gainsbourg. Au sujet de la boutade faite à France Gall, ignorant tout du sens caché mais équivoque des Sucettes, elle déclare : « Quand on rigole d’une gamine de 16 ans, qui n’a pas compris une fellation, on est un vieux pervers. » Et en effet, sous couvert de provocation, Gainsbourg aura publiquement humilié de nombreuses femmes. On se souvient tout particulièrement du « I want to fuck you » lancé à Whitney Houston et du « Vous êtes une pute », argué à une Catherine Ringer évoquant son passé dans la pornographie.

Jane Birkin et Serge Gainsbourg
Jane Birkin et Serge Gainsbourg

D’autre part, il est de notoriété publique qu’à la fin de sa vie, Gainsbourg avait sombré dans l’alcoolisme. Une triste addiction qui le fit céder à la violence. Peu d’éléments à ce sujet nous sont parvenus. Il aura cependant admis avec amertume l’un des motifs de sa rupture avec Jane Birkin : « Je rentrais complètement pété, je lui tapais dessus. » Birkin qui, elle-même, relate une scène de violence chez Cartier dans Munkey diairies en 2018. Elle se prend trois gifles, mais excuse l’acte de Gainsbourg, en affirmant qu’elle a, de son côté, balancé une tarte au visage du chanteur et écrasé une cigarette allumée sur sa main. Elle explique pourtant dans l’ouvrage que leur relation était ponctuée de « beaucoup de disputes et de violence ». Or, dans une interview à Léa Salamé, elle ajoute : « Dès que je suis partie, je savais que j’allais le regretter. » Bien que déroutant, le questionnement sur la supposée violence conjuguale reste donc assez vague. Préoccupant, néanmoins.

Gainsbourg & la Cancel culture

Revenons à ma première interrogation. Considérant tous ces arguments, ai-je tort d’aimer encore Gainsbourg en 2020 ? Faut-il séparer l’homme de l’artiste ? Doit-on muter Gainsbourg comme nous l’avons fait pour R. Kelly ? Ma foi, je n’ai pas de réponse. Je suis perdue. Croyez-moi, c’est une fan absolue qui écrit ces lignes et qui en accouche dans la douleur. J’aime tant le personnage que l’idée de l’entendre en sourdine me déchire. Gainsbourg-Gainsbarre, une éternelle contradiction. Car oui, l’homme avait bel et bien deux facettes. Qu’il a cependant toujours assumées. De toutes les errances ici évoquées, aucune n’a jamais fait l’objet d’aucun déni de sa part. Faute avouée, à moitié pardonnée ? Certainement pas. Néanmoins, il nous a laissé voir ce qu’il détenait de moins glorieux et nous autorise ainsi à faire un choix en connaissance de cause.

Serge Gainsbourg

Quoi qu’il en soit, il demeure en France une certaine omerta sur la personnalité de Gainsbourg. Le monstre sacré est intouchable. Il reste, dans l’inconscient collectif, un trésor national qu’il est difficile d’ébranler. S’interroger, ouvrir un questionnement s’avère toutefois une démarche saine et légitime, car il nous appartient de cultiver notre patrimoine, même dans les aspects qui nous déplaisent. Il est également nécessaire de rappeler que Gainsbourg appartient à une autre époque. Dans les années 70, libération sexuelle aidant, des théories fleurissaient pour affirmer que la pédophilie, dans le cadre d’un consentement mutuel, n’était rien de plus qu’une sexualité alternative. De même qu’il était courant de se livrer à la provocation la plus crasse sur les plateaux télé, quitte à en vexer. L’enjeu était de faire parler. Gainbourg, à ce jeu, brilla bien plus fort que de nombreux autres.

Nous analysons hier par le prisme de 2020. Aujourd’hui, nous savons que la pédophilie est en tous points condamnable. Nous nous insurgeons lorsqu’un homme insulte publiquement une femme par simple misogynie. Heureusement, et il était temps. S’il avait eu 30 ans en 2020, Gainsbourg aurait-il été le même homme ? La question reste ouverte. Ce faisant, je reste désespérément attachée à son œuvre. Je n’ai pas d’argument logique aux attaques, sinon que mon cœur bat plus fort lorsque j’entends La Javanaise et que des larmes coulent sur mes joues quand Je suis venu te dire que je m’en vais passe en fond sonore, au hasard des rayons d’un supermarché. Ainsi donc, parfois par la fenêtre, on peut m’apercevoir tard le soir, en train de balancer mes hanches au rythme de La Décadanse.

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