Une nouvelle de fin d'été

Trois heures, 42 minutes et 27 secondes : une nouvelle de fin d’été

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Lui pensait embarquer pour un date Tinder ordinaire. Or, d’un poncif éculé, elle préférera faire une réalité.

« Tu sais bien ce qu’on dit… Les histoires d’amour finissent mal. »
Ainsi cita-t-il Catherine Ringer en cette chaude soirée d’été. Par 28 degrés, en pleine canicule, elle était sortie le rejoindre sur un coup de tête. Il l’avait attendue à la terrasse d’un café désert. À cette heure, on n’y comptait plus qu’eux deux, un couple de quarantenaires éméchés et trois piliers de bar des plus habituels. Le rendez-vous avait été pris sur Tinder. Elle s’ennuyait. Il n’avait pas l’air de sentir mauvais. Allons, bon… Lui ou un autre.

« Si elles finissent mal, autant faire en sorte qu’elles n’aient jamais commencé. »
Elle répond toujours des trucs comme ça. Par provocation. Elle aime tester la réaction en face. Généralement, de la stupéfaction. Et il ne fait pas exception à la règle. Il reprend néanmoins contenance, et tente de la jouer fine :
« Donc… La nôtre ne commencera pas ?
– Eh bien, si l’on veut qu’elle ne finisse pas mal, oui. Procédons ainsi. Ne lui donnons aucun début. Sans début, il n’y aura pas de fin. Cela me semble logique. »

Il fronce les sourcils et observe attentivement le moindre de ses rictus. Rien n’y fait, elle demeure imperturbable. Elle semble même s’amuser beaucoup. Il lui renvoie un sourire revanchard et lâche :
« C’est donc un coup d’un soir ?
– Ô non, je le crains. Pour s’assurer que l’histoire ne prenne une tournure trop complexe, il est préférable que nous nous en tenions à de la simple et vulgaire drague. »

Il en reste pantois. Elle poursuit :
« J’ai peut-être juste envie que tu me couvres de compliments toute la soirée, qu’on marche ensemble le long du canal, qu’on se dévore du regard… Tu vois, ce genre de conneries. »

Il rigole.
« Ma foi, d’accord. Si tu me dis que je suis joli aussi…
Tu es très en beauté ce soir sous tes tatouages. Tu me payes un verre ? »
Quatre Monaco plus tard, les rires fusent plus aisément. Il paraît néanmoins du genre à avoir l’alcool triste… Par instances, son regard se perd dans le vide, à la façon d’un vieil épagneul que l’on aurait oublié de nourrir.
« Tu sais, y’a un truc en toi… T’as l’air complètement barge. Ça m’attire et, en même temps, ça m’inquiète. T’es cinglée jusqu’à quel point, au juste ?
Ta gueule.
Pardon ?!
Qu’est-ce qu’on s’en fiche… Cette cinglée, tu ne la reverras plus jamais. »

Il prend l’air penaud, visiblement déçu. Elle lève les yeux au ciel en soupirant, puis lui balance un coup de pied sous la table :
« Bon, tu veux jouer ou pas ? Tu es libre, je ne te retiens pas…
– T’es juste sadique, en fait.
– Non, j’ai énoncé très clairement les règles. Une seule soirée, sans même un baiser. Et surtout pas de lendemain. Jamais… »

Barge. Le mot est faible. N’empêche, elle est marrante. Puis, elle n’est peut-être pas sérieuse, après tout… Haussant les épaules, il la laisse l’entraîner sur le rythme d’un ancien tube de Shakira. Loca ou La Tortura : même combat.

Elle sait visiblement bouger les hanches. Et ça le fait beaucoup rire.
« C’est fou ce que t’as comme talent
Mais où ce que t’as appris tout ça ?

– Au temple. »
Il en crache presque sa dernière gorgée de Monaco… Quand la tenancière lui ramène brutalement les pieds sur Terre.
« Bon, les enfants, on ferme… Lily, fais pas comme la dernière : oublie pas ton sac. »
D’un geste, elle passe machinalement l’épaule sous la bandoulière dudit sac, avant de lui sourire à pleines dents.
« Alors, tu me raccompagnes ? »
Hébété par l’interuption soudaine du fond musical, il accepte sans grande conviction.

Sur le chemin, il en vient à la tenir naturellement par le bras. Et elle se laisse faire bien volontiers. La fraîcheur, cette nuit, ne semble pas vouloir venir. Les réverbères commencent peu à peu à s’éteindre, l’un après l’autre. L’ambiance demeure cependant bel et bien caniculaire. Sur le trajet, il lui parle de sa vie. Des projets qu’il a accompli, de ceux qu’il lui reste. Elle écoute sans faire de commentaires. « J’habite au coin de la rue là-bas », s’exclame-t-elle soudain. Et il lui emboîte le pas, encore plein d’espoir, atteint finalement le pas de sa porte. « Ma foi, ce fut fort agréable, mais c’est ici que nos chemins se séparent« , lâche-t-elle avec un sourire.

Il rigole. Non, décidément, elle ne peut pas être sérieuse. Dans un dernier élan de courage, il avance un pas vers elle, penche la tête, tente de poser ses lèvres sur les siennes… Elle recule et rit, mutine. « Merci pour cette charmante soirée. Rentre bien. » Et la porte claque. Lui reste en bas, elle, remonte l’escalier quatre à quatre. Trois heures, 42 minutes et 27 secondes. Ce sera la durée exacte de leur relation. Un instant suspendu, sans autre objectif que celui d’apprécier la présence de l’autre pendant quelques heures, quelques minutes, quelques secondes. Un moment parfait, jamais gâché.

Sitôt arrivée chez elle, elle attrape son téléphone. Contact bloqué et supprimé. Rien ne viendra entacher cette perfection qu’elle estime absolue. Quand soudain, une vibration. C’est l’autre, celui qu’elle a tenté d’oublier ce soir et qui ne cesse pourtant de hanter ses pensées. « Hey comment tu vas, toi ? » Dès lors, en même temps que son cœur s’éveille d’un bond, la perfection s’effondre. En cherchant à occulter cet autre quelques heures, elle a voué la rencontre à l’échec. De fait, les histoires d’amour, même embryonnaires, finissent toujours mal. Quoi qu’on y fasse.

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