L’alcool est-il un catalyseur de lien social ?

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Je crois que je n’ai jamais flirté sans le renfort d’un verre d’alcool. Et, dans ma famille, un bon moment ne se passe pas sans déboucher une bouteille de vin. De même que mes meilleurs amis ont appris à mieux me connaître en m’abreuvant de grands verres de bière… Mais ai-je vraiment besoin d’alcool pour tisser des liens ?

Non. Je ne suis pas alcoolique. Comme beaucoup, j’aime simplement boire un verre de temps en temps. Ceci dit, l’envie de boire ne m’a jamais démangée de manière quotidienne. Et je ne bois presque jamais seule. C’est rare. Par ailleurs, je n’aime pas les alcools forts. Sinon noyer un trait de gin dans une marre de tonic. Ou un trait de Chivas dans un grand Irish coffee – et seulement du Chivas. Je ne bois quasiment que du vin rouge. Les Côtes du Rhône ont ma préférence, compte-tenu de mon amour pour la belle Lyon que j’aime appeler « ma maison ». Peu de vin blanc. Si ce n’est le Montbazillac puisque j’ai des goûts de luxe hérités de ma mère. Elle comme moi vendrions également notre âme au diable contre un distributeur automatique et inépuisable de magnums de Champagne. J’ai aussi un amour infini pour les apéritifs et vins italiens. Amaretto, limoncello et Martini. Chianti, Barolo et Lambrusco. Ha, le Lambruco… Même à sa plus basse qualité, je pourrais dédier des symphonies de jouissance. Mon père est à moitié sicilien et à moitié sarde. J’imagine donc que j’ai ça dans le sang. Ça, et les chanson d’Adriano Celentano.

Ha, Adriano…

L’alcool social

Et surtout, j’ai l’alcool social. Chaque partenaire a sa boisson. Je ne bois du Bailey’s qu’avec Bastien. Des Ice-Tea Long Island qu’avec Angélique. Des Old Jamaïca qu’avec Morgane. Du ti-punch qu’avec Barbara. Des vodka-orange qu’avec Maud. De la bière qu’avec Laurent. Et il faut dire que j’aime vraiment bien Laurent – puisque j’ai une sainte horreur de l’élixir de houblon. Accoudée au bar où servait mon ex, je tournais à la Kriek cerise sous les railleries et les quolibets. J’ai l’alcool social pour ses instants de fêtes et surtout de partage. Parce qu’il me désinhibe. Je ne suis pas timide. Du moins, pas de prime-abord. Et pourtant, quelque part, je le suis. Morgane, ma plus vieille amie, m’a souvent dit que j’étais « sauvage ». Dans le sens où si j’ai la discussion facile, j’instaure tout de même une distance, je reste sur mes gardes. Certains m’ont même déjà jugée « froide et hautaine ». Pourtant, je suis bavarde. Ma psy peut en témoigner : je préfère remplir les conversations de banalités pour ne pas laisser place à des réflexions qui pourraient amener à un échange plus profond. Je me confie beaucoup, mais finalement qu’en surface.

CQFD

Sauvage, donc. Dans le sens où il faut savoir m’apprivoiser. Et cela passe souvent par un verre d’alcool. Ainsi, mon ancien patron, très fier de sa vanne, avait pour coutume de lancer au barman : « Jte paie d’avance six verres de Côte du Rhône, parce que j’ai envie de tout savoir sur la vie de Lily. » Trois pour moi. Trois pour toi. Si tu m’es sympathique, il est fort probable qu’après ceci, nous devenions amis pour la vie en fumant des guinzes jusqu’à l’infini – la nicotine restant mon pire vice. Je crois tenir cet alcoolisme social de mon noyau familial. Ma mère, mon père, mon oncle, ma marraine, mon grand-père, les cousins plus éloignés… Nous sommes une famille entière de fêtards. Mes parents se sont rencontrés au « balloche », en 1986 sur Nuit sauvage des Avions, comme ma mère se plaît à le raconter. D’après la légende, mon père ne pouvait pas la sentir, il la trouvait « froide et hautaine » (tiens donc). Or, quand elle boit, le sens de l’humour déjà fort prononcé de ma mère se décuple et elle se met à rire avec tout le monde. Mon père, ce soir-là, a dû mourir de rire, puisque près de quarante ans plus tard, ils restent inséparables. Quant à mon grand-père, eh bien… Tout le village se souvient encore de la fois où ma grand-mère a dû le remorquer avec une brouette de la salle des fêtes jusqu’à la maison familiale. Fier patrimoine génétique.

L’ivresse en héritage

Dans cette famille, nous avons tous cet alcool social qui nous désinhibe certainement de l’éducation de notre matriarche. Ma grand-mère, digne dame du commerce, à l’apparence soignée, au couperet facile et à la stature toujours fière. Qui ne buvait pas. Jamais. Le jour de ses funérailles, nous nous sommes tous retrouvés chez ma marraine. Les échanges étaient cordiaux et pesants. Des conversations remplies de banalités pour ne pas laisser place à des échanges plus profonds. Jusqu’à ce que mon oncle pose les verres sur la table. Nous avons bu. Beaucoup. Et les langues se sont déliées. Marie-Odile, cousine éloignée par alliance, est venue me parler du magasin de ma grand-mère. Parce que je l’aimais beaucoup, ce magasin. Puis, au fil des verres, l’un et l’autre a évoqué ses bijoux, ses fourrures, ses foulards en soie… Les heures qu’elle passait devant les mariages princiers. Ses chiens de prédilection, les teckels, auxquels elle renonça le jour où elle adopta Tequila, une fière bichon précédemment maltraitée qu’elle gâta jusqu’à son dernier souffle. L’alcool avait, quelque part, fait renaître ma grand-mère dans cet instant cruel où son absence paraissait insurmontable. Et pourtant, au départ des convives, ma mère, en parfaite héritière, pesta : « Vous m’emmerdez tous à picoler, on n’a vraiment rien à fêter aujourd’hui. » – nous ramenant brutalement ainsi à la triste réalité.

Sauvage apprivoisée par quelques verres. C’est visiblement hérité et ancré dans mon ADN. Tant et si bien que, dernièrement, je me suis aperçue ne pas savoir réellement briser la glace sans le renfort de l’apéro. Preuve en est : mon ex était tellement beau gosse que la première fois que je l’ai vu, à l’extérieur, prêt à aborder ma bande, je suis rentrée illico à l’intérieur du bar pour me planquer derrière ma Smirnoff Ice rallongée à la vodka pure – ne me jugez pas : la pratique était alors fort à la mode. Ce n’est qu’une dizaine de verres plus tard que j’ai fini pendue à son cou, hélant un taxi pour nous rameuter dans le 5 mètres carrés de ma meilleure amie derrière Pigalle (oui, cette location était illégale). Sans ma pote Smirnoff, sûr que je serais restée là à sourire bêtement en étalant ma connaissance du répertoire de Nile Rodgers, n’osant pas dévier la conversation sur d’éventuelles autres réjouissances. Beaucoup de vodka aidant, j’ai osé le prendre par le bras, lui me plaquer contre le mur et nos lèvres se rencontrer. D’ailleurs, je crois que nous n’avons jamais réellement fait l’amour sans alcool ou sans fumer ne serait-ce qu’un petit joint. On craint, Mister, on craint… Et quand je réfléchis à ma dernière relation en date, je m’aperçois qu’on se voyait d’abord pour picoler et ensuite pour baiser. Peut-être que je devrais avoir honte ?

Tonic sans gin

L’alcool est-il un catalyseur de lien social ? Je le crains… Cette semaine, j’ai reçu quelqu’un chez moi. Un beau garçon. Le genre qui me rend nerveuse et qui me donne envie de catalyser le lien social à grands coups de tequila paf. J’avais beau faire ma meuf cool et décontractée… À l’intérieur, c’était la panique à tous les étages. « Putaiiiin, sa mère, chuis pas maquillée, pis j’ai encore ma coupe de cheveux de confinée et j’ai oublié de mettre mes boucles d’oreilles… C’est moi qui regarde là, l’baltringue ? Je fais quoi, bordel ?! JE FAIS QUOIIII ?! » Le genre de situation où ma pote Maud me regarde de son air blasé en me disant : « Faut te détendre, meuf, bois une vodka orange, ça passera mieux quand il te l’enfoncera dans le cul. » J’vous jure, j’ai presque entendu sa voix dans ma tête à ce moment-là. J’ai donc abattu ma meilleure carte :
« J’te sers à boire ? J’ai du Schweppes… J’te mets un trait de gin dedans ?
– Non merci, tu sais bien que je ne bois pas. »

Je le savais, mais je n’ai pas pu m’empêcher d’essayer. L’habitude, sûrement aussi… On a discuté un moment, sur le canapé. Schweppes sec sans glace. J’ai dit des trucs… personnels. Trop personnels qu’il n’oubliera pas, puisqu’il n’a rien bu. Des silences gênés. Et pourtant, j’ai apprécié sa conversation. Il est charmant, même sans alcool. Nonobstant, dans mon subconscient, le monologue s’est installé. « Putain, Lil’, pourquoi t’as sorti que tu kiffais les sons bien sales de Liza Monet ? Ça ne s’avoue pas a jeun, ça… Pis, pourquoi tu lui parles de Liza Monet ? Ouais bon, t’as raison, en fait… Il a eu une rude année, comme beaucoup. C’est pas le moment. Reste sur Liza Monet. Non, pas Liza Monet. Dis que t’es fan d’Alice Cooper… Non… De Hole ! Merde, pourquoi t’as pas dit Hole ?! Mets pas Ménélik, non, arrête… T’es folle ou quoi ?! »

À vrai dire, je suis perplexe. J’ai apprécié partager ce moment sobre avec lui. À chaque fois qu’il m’envoie un message, j’ai même secrètement envie qu’il me demande s’il peut repasser. Et dans le même temps, j’ai peur de la panique généralisée qui s’installe dans mon cerveau sans la béquille désinhibitrice du petit verre qui va bien. Est-ce que je crois vraiment que je me serais instantanément transformée en bombe sexuelle avec un pauvre gin tonic ? Non, bien sûr que non. C’est peu probable. J’avais clairement une tête de folle. On devait retourner bosser l’un comme l’autre. Puis, on a parlé de choses pas forcément heureuses dans nos vies respectives. Il aurait été plutôt malvenu de me la jouer salope lubrique. Il ne m’a même pas fait la bise, c’est dire.

Néanmoins, même si je pleure de honte intérieurement en me remémorant toutes les conneries que j’ai dites, je me rends compte que, peut-être, certaines personnes peuvent parvenir à m’apprivoiser sans alcool. Peut-être même qu’elles en valent un peu plus la peine, puisqu’elles essayent de poncer l’épaisse couche de vernis malgré tout. En réalité, je n’ai pas besoin d’alcool. J’ai juste peur qu’on me rejette. C’est pour ça que je n’envoie jamais de message. J’attends toujours qu’on vienne me chercher, une bouteille sous le bras. Ainsi, j’ai l’assurance d’être désirée et ça m’évite la déception des refus ou des annulations. Alors, qu’à bien y réfléchir… Bastien m’aime même sans Bailey’s. Angélique, même sans Ice-Tea Long Island. Morgane, même sans Old Jamaïca. Barbara, même sans Ti-punch. Maud, même sans vodka-orange. Laurent, même sans bière. Alors, pourquoi pas d’autres ?

À la vôtre,

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