Le jour où… je suis finalement restée en vie

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Disons les mots. J’ai fait une tentative de suicide. Il m’a fallu dix ans pour en déterminer la cause et parvenir à comprendre, si ce n’est surmonter, mes angoisses. Dix ans aussi, pour oser écrire ces lignes. À toutes fins utiles.

C’est arrivé en janvier 2010. J’avais 17 ans. Les circonstances restent floues dans ma mémoire. Je me souviens que, cette nuit-là, comme beaucoup d’autres, mon cœur battait la chamade. J’étais assaillie par un trop-plein d’émotions depuis des mois. L’année 2009 avait été un cauchemar. Mon père avait frôlé la mort dans un grave accident. Ma meilleure amie était partie un an pour un échange scolaire en Suède. Mon autre plus proche amie avait décidé d’arrêter l’école – je n’avais plus de nouvelles depuis. Usant de malchance, je m’étais retrouvée dans une classe où je ne connaissais personne. Je sortais avec un imbécile fini qui ne parvenait pas à se décider s’il voulait de moi ou non. Tout ceci, ce n’était rien. Mais c’était finalement beaucoup. Suffisant pour que je me sente désespérément seule et livrée à moi-même. Je voulais juste que ça s’arrête. Alors, un soir, j’ai pris un cachet. Mon cœur n’arrêtait pas pour autant de battre. J’en ai donc pris un deuxième. Puis, un troisième. Un quatrième, un cinquième, un sixième… Et je ne me suis pas réveillée le lendemain.

« Hôpital, vite ! »

Je me souviens juste que mon père m’a emmenée chez notre médecin de famille dans un état de demie-conscience. Il m’a regardée comme une petite fille en m’installant dans le fauteuil, face au médecin. Quand il a refermé la porte derrière lui, accablée par la détresse dans ses yeux, j’ai levé la tête vers la doctoresse et j’ai dit dans un souffle :
« J’ai pris du Lexomyl.
– Combien de cachets ?
– La boîte.
– Quoi d’autre ?
– Tout ce qui traînait dans mon sac. »

Elle s’est levée, s’est précipitée vers la porte et a crié à mon père dans la salle d’attente : « Hôpital, vite ! » Ensuite, je me suis à nouveau laissée sombrer. Je n’ai rien senti, rien vu. Jusqu’à ce que je me réveille dans une chambre, une perf dans le bras, que j’ai aussitôt arrachée. Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, combien de temps j’ai dormi, quels soins ont été pratiqués sur moi… Tout ce dont je me souviens, c’est que j’étais furieuse. Parce que mon cœur s’était remis à battre trop fort et mes pensées m’assaillir. Là, j’ignore tout à fait pourquoi, mais j’ai fouillé mon sac, attrapé mon canif et me suis entaillé la cuisse et le mollet. Pas profondément, juste de quoi avoir mal. Et bizarrement, j’ai retrouvé mon calme.

Les infirmières n’ont pas apprécié que j’arrache la perf. J’ai dit qu’elle me faisait mal. C’était vrai, un bleu s’était formé à l’endroit de la piqûre. Et j’ai fondu en larmes. Là, l’une d’entre elles s’est assise à côté de moi sur le lit et tout reproche a disparu de son visage. Elle m’a dit : « Tu sais que tu as de magnifiques yeux bleus ? C’est troublant. T’es trop grande pour un chocolat… Tu veux un café ? Mieux, un cappuccino ?! On en a à la machine. » J’ai acquiescé. Puis, elle a ajouté : « Je te ramène un capuccino si tu gardes sagement ta perf et que tu te reposes. Y’a Bones à la télé si tu veux. » Alors, bon. J’ai regardé Bones. Je n’ai jamais eu aucun intérêt pour cette série, mais la beauté de David Boreanaz guérit (presque) tous les maux. Je me souviens avoir plaisanté avec une seconde infirmière qui m’a demandé si le programme télé me plaisait. J’ai répondu : « Lui, là, c’est Angel. Alors peu importe dans quoi il joue, quand il me regarde à travers l’écran, je fonds comme neige au soleil. » Elle a rigolé. C’était un moment assez étrange, compte-tenu du contexte. D’autres infirmières sont passées me voir une fois mes crises de larmes passées. Elles sont reparties en me disant qu’elles m’aimaient bien, que j’étais une marrante. Paradoxal, mais vrai.

Unité psychiatrique

Le lendemain, une psychologue est venue discuter avec mon père et moi. Je n’en ai qu’un vague souvenir. À un moment dans la conversation, elle a, mine de rien, soulevé le drap, dévoilant ma jambe entaillée. J’ai paniqué, j’ai pleuré en criant : « Non », luttant pour me couvrir à nouveau, comme si mon méfait allait soudainement disparaître. Elle a froidement annoncé à mon père : « Ce sont des scarifications. » Je n’ai pu qu’avouer. Ensuite, je me souviens qu’on m’a mise dans un genre d’ambulance et que j’ai atterri dans un autre hôpital. Dans une unité psychiatrique pour adolescents, plus précisément. Je n’avais pas envie d’être là. Je voulais juste retrouver ce sommeil profond où je ne sentais rien. Alors, je me suis allongée sur le lit et j’ai plongé ma tête sous la couette. Et j’ai fait mine de dormir presque deux jours entiers. Ils n’arrêtaient pas de tourner autour de moi… Mes compagnons de misère. Ils essayaient de me parler, je ne répondais pas. Et puis, il y a eu cette fille. Je ne me rappelle plus de son nom – je ne me rappelle d’aucun nom d’ailleurs. Elle m’a secouée les puces comme rarement on me les a secouées.

« Tu comptes faire ta drama queen encore longtemps ? J’en ai ras le cul, c’est pas cool. L’intérêt d’avoir une nouvelle, c’est qu’elle nous raconte comment elle a essayé de se foutre en l’air. Avec tous les détails glauques parce qu’ici, franchement, on se fait grave chier. Pourquoi tu te caches ? T’as essayé de te pendre ? T’as des marques au niveau du cou que t’assumes pas… Ou tu t’es taillé les veines ? »
J’ai soulevé la couette d’un air rageur, me redressant pour laisser ma nuque bien en évidence, poignets intacts en avant. Puis, j’ai lâché :
« Non, j’ai avalé une boîte de Lexomyl.
– Ha bah, là, t’étais sûre de te rater, meuf. Y’a qu’un seul antidépresseur qui peut te tuer à haute dose, c’est un truc en pipette, des petites gouttes. J’ai bu tout le flacon, j’ai fait un sérieux coma, j’suis pas passée loin.
– T’en as pas assez pris, visiblement.
– Encore heureux, j’aurais raté ce merveilleux spectacle de te voir coucher à faire le cadavre pendant deux jours. »

On a explosé de rire. D’un rire franc et sincère. Vraiment. En réalité, je savais et j’ai toujours su que ce que j’avais pris n’allait pas me tuer. J’avais tapé « Surdose Lexomyl » à plusieurs reprises dans Google. Je voulais juste dormir et ne plus ressentir quoi que ce soit. Et j’étais arrivée à un tel degré de désespoir que si jamais je ne me réveillais pas, au pire, ce ne serait pas grave.

Culpabilité

Le plus difficile après une tentative de suicide, plus que sa propre détresse, c’est d’affronter celle de ceux qu’on aime. Je crois n’avoir jamais vu mon père aussi triste de toute ma vie. Ma mère ne pouvait plus me regarder sans pleurer et ma grand-mère… Ma grand-mère m’a giflée avant de fondre en larmes dans mes bras. Elle a juste dit : « Mon pire cauchemar, c’est d’avoir à accompagner l’une de mes filles au cimetière. » Puis, retrouvant toute sa stature et sa dignité, a ajouté : « Tu as assez de pyjamas propres ? Sinon, je t’en ramène de mon magasin. » Elle était comme ça, ma grand-mère. J’ai brisé plus de cœurs que je ne l’imaginais, cette nuit-là. Mon cousin Julien, avec qui je n’ai jamais réellement parlé, m’a téléphonée. « Ne me fais plus jamais ça, cousine… Tu ne peux pas t’imaginer à quel point je suis bouleversé. T’es la plus intelligente de toute la famille, t’as encore beaucoup de choses à accomplir. » Mon grand cousin Stéphane appelait lui aussi régulièrement mes parents pour prendre de mes nouvelles. Nous ne sommes pas suffisamment proches pour ce genre de discussions, mais j’ai toujours ressenti une bienveillance inquiète de sa part à mon égard depuis ce triste événement.

Plus proche, ma petite cousine, avec qui j’ai grandi, m’a écrit : « Tu as toujours été, pour moi, une sorte d’exemple : j’ai toujours voulu te ressembler. Tu es intelligente, belle, gentille, généreuse et tu es toujours à l’écoute des autres. » En répétant ainsi le mot « toujours ». Encore aujourd’hui, à chaque fois que je relis sa lettre, la culpabilité me ronge. Je n’ai pas été à la hauteur. J’ai été un piètre exemple. Depuis la Suède, ma meilleure amie Morgane aussi s’est empressée de m’écrire. Deux longs feuillets recto-verso. « C’était tout d’abord un gros pincement au cœur et de la peine d’être loin. Mais depuis que j’ai appris que tu étais à l’hôpital, mon corps abandonne. C’est comme si une partie de moi ne pouvait plus fonctionner correctement. » Encore récemment, au téléphone, elle m’a avoué : « Je m’en souviendrais toute ma vie. Ca m’a profondément marquée. Je suis fière que tu sois toujours debout malgré tout. Je ne romprais jamais le contact, car j’ai connu la peur de te perdre. Et c’était trop douloureux d’imaginer ma vie sans toi. » Elle ne le sait pas, mais quand on a raccroché, je n’ai pas pu retenir mes larmes. Elle est la seule à oser encore évoquer cette période.

Sortir

À l’hôpital, les journées étaient longues. On discutait entre dépressifs. Je chantais aussi à la demande. Des chansons de Grease, de Mamma mia et d’Hairspray, parce que j’ai toujours aimé les comédies musicales. M’entendre dire que j’étais douée me réconfortait. Un aide-soignant nous ramenait des films. Je lui ai demandé Blair Witch. On est restés tous les deux seuls ce soir-là dans la salle de repos, dans le noir, avec une lampe de poche. Les autres avaient trop les jetons. Je lui ai dit qu’il ressemblait un peu à Éric Judor dans H avec sa blouse. Il a rigolé avant de me donner mon somnifère, ajoutant que je l’avais bien cherché. De temps en temps, on nous emmenait à l’extérieur pour des activités. Cours de cuisine, salon de thé, visite historique. J’ai eu beaucoup de chance. À quelques mois près, j’aurais eu 18 ans et je serais sûrement tombée dans une unité pour adultes, beaucoup moins agréable. Malgré tout, je voulais partir. Viscéralement. Enterrer tout ceci et reprendre ma vie comme si rien ne s’était passé. Lors de mes séances quotidiennes chez le psy, je répétais que j’allais bien et que non, je n’avais pas envie de mourir. J’ignore si il m’a crue ou si il s’est simplement dit qu’on ne pouvait pas aider quelqu’un qui refusait qu’on l’aide. Quoi qu’il en soit, je suis vite sortie.

En réalité, je n’allais pas mieux. J’ai juste enfui tout ça et j’ai continué à pleurer en silence. Pendant des années. Les mois qui ont suivi mon hospitalisation, entre le lycée et les réunions de famille, je m’allongeais sur mon lit et je regardais Buffy. En boucle. Jusqu’à ce que je m’endorme. Car trouver le sommeil demeurait une épreuve. J’ai compris, dans Buffy, tout ce que je ressentais en tant qu’adolescente perdue. La série se centre sur le passage à l’âge adulte. Elle décrit toutes les douleurs qui l’accompagne, sous couvert d’histoires de monstres et de démons, mais ne les dénigre jamais. Elle m’a comprise comme personne ne m’a comprise à cette époque. Le visage de Buffy, lorsqu’elle trouve sa mère décédée dans le salon, cette expression de douleur… m’a renvoyée à ce jour où j’ai failli perdre mon père. Puis, dernièrement, au jour où j’ai perdu ma grand-mère. Cette simple série, que beaucoup jugent ridicule, je l’ai toujours perçue comme une planche de salut. Elle m’a sauvée et continue peut-être, aujourd’hui encore, à me sauver.

Et recommencer

J’ai continué longtemps à vivre des phases dépressives. Jusqu’à celle de trop. Il y a un peu plus d’un an, j’ai été à nouveau saisie à la gorge par tout ce qui m’angoissait. J’ai fini encore une fois par m’allonger sur mon clic-clac, sans bouger, juste à attendre que le livreur sonne pour me nourrir. J’ai réagi, enfin. Une bonne fois pour toutes. Désormais, j’ai un mot pour qualifier le vacarme qui peuple tout mon être jusqu’à n’en plus pouvoir. L’hypersensibilité. Le diagnostic est tombé dix ans plus tard. Néanmoins, il est tombé lorsque j’ai été prête à l’affronter et à m’assumer avec tout mon bagage émotionnel. Je ressens plus fort. Le bon, comme le mauvais. Dans le fond, ce n’est pas si grave. Il faut juste apprendre à vivre avec. Et je suis entourée de personnes qui, lorsque je suis amenée à réagir à l’extrême, savent me répondre de manière raisonnée et ainsi m’apaiser, sans même le savoir.

J’aimerais ajouter quelque chose. Toi qui me lis, peut-être es-tu en train de souffrir au point de vouloir commettre l’irréparable. J’aimerais te dire que mon existence n’a ensuite été constituée que de joie et de plaisir et que ce n’était qu’un moment difficile à passer. Malheureusement, ce serait te mentir. La vie est pleine de douleurs et de frustrations. À ce propos, peu de temps après mon drame, mon prof de philo a tenu à me dire que « pour se rendre compte qu’on nageait dans le bonheur, il faut d’abord sortir de la piscine ». On en sort souvent. Mais il faut vivre pour pouvoir y replonger. Alors, plonge et nage. Tu n’as pas d’autre choix.

« La chose la plus difficile en ce monde, c’est d’y vivre. »

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2 Replies to “Le jour où… je suis finalement restée en vie”

  1. tu as été courageuse pour la suite ! je suis contente que tu t’en ai sortis et j’admire ton courage d’avoir écrit ces lignes.

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