J’habite Metz, ma ville natale. Il n’empêche que je n’ai pas la sensation de vivre réellement chez moi. Chez moi, dans mon cœur, c’est à Lyon. Pour toujours.

Lyon. Ma douleur. Mon talon d’Achille. Mon amour. La ville qui m’a conquise. Je suis née à Metz, en Lorraine. Et cet endroit a toujours été trop petit pour moi. J’ai grandi avec cette sensation de ne pas être où je devais être. L’ailleurs m’a toujours appelée. J’ai toujours pensé que je devais partir. Toujours voulu voir plus loin. C’était, pour moi, dans l’ordre logique des choses. Une fois majeure, j’ai posé mes valises près de Strasbourg. Puis à Paris, en quelques sortes. Et enfin, à Lyon. Lyon est la seule à avoir calmé mon instinct de bougeotte. Après des mois passés à tâter le bitume, à chercher mes repères, j’y ai trouvé ma place. J’étais dans la ville du cinéma, de la gastronomie, la deuxième capitale. Les possibilités y semblaient infinies. Ce qui demeurait de l’ordre de l’impossible à Paris devenait accessible. J’y suis devenue jeune journaliste. J’ai vu Tarantino boire un café et manger un croissant au milieu de la foule du festival Lumière. Et les gens qui tournaient autour comme si la scène était d’une banalité affligeante. J’ai serré Virginie Despentes dans mes bras. Je lui ai dit que Bye bye Blondie était le roman de ma vie. Elle m’a répondu que maintenant, tout irait bien. J’ai bousculé Guy Bedos dans une salle de cinéma. J’ai dansé avec Joey Starr (oui). Je me suis faite insulter par Gaspard Noé (re-oui). Sans Lyon, je crois que je n’aurais jamais vécu tant d’aventures.

Virginie pour toujours

Je « rentre »

Sans Lyon, ma vie me paraît basculer dans l’ennui. Pourquoi je l’ai quittée ? Rupture, chômage, fin de bail. Concours de circonstances. Et ce n’est pas faute d’avoir lutté. J’avais même trouvé un job pourri comme opératrice dans un institut de sondage. Mais c’était trop tard. Prise à la gorge, je n’ai pas eu d’autre solution que de retourner vivre chez mes parents, dans ma ville natale. Je me suis battue, encore. Malheureusement, de tous les postes auxquels j’ai postulés, c’est l’unique situé à Metz qui m’a embauchée. J’avais besoin d’argent. J’ai été journaliste secrétaire de rédaction – comprenez « correctrice-maquettiste » – pour un éditeur de magazines professionnels. Seulement, on était loin du trépignement des rédactions du Progrès à Lyon, de l’éthique et de la qualité. Je montais et relisais à la chaîne des publicommuniqués déguisés, sans âme et sans valeur journalistique. Dont tout le monde paraissait pourtant se satisfaire. J’étais en colère. Et triste. Et frustrée. Alors, je me suis recyclée dans la protection animale. La finalité de mes travaux m’apaise. Néanmoins, je vis à nouveau avec cette sensation que ma place est ailleurs. Je n’ai pas fait le deuil. Quand je retourne voir les quais du Rhône, j’ai ce lapsus systématique : « Je rentre à Lyon. » Je ne vais pas à Lyon. Non, j’y rentre. Il y a ce titre de Luther Vandross, A house is not a home… Je l’ai chevillé au corps. Ici, ce n’est pas chez moi. J’y ai une maison, mais ce n’est pas mon foyer.

Chez moi

Mon foyer, c’est la Presqu’Île. Les restaurants asiatiques. Les magasins de luxe. Les magasins chinois. Les petits glaciers. Les bouchons. Les caves. Les brocanteurs et les disquaires. Les petits et grands cinéma, les soirs d’avant-premières. Les revendeurs de DVD d’occasion qui, là-bas, se font face à chaque trottoir. Mon foyer, c’est les pentes de la Croix-Rousse. Les soirées bizarres dans des bars où l’on se retrouve beaucoup trop tard et déjà éméchés. Pour finir à surplomber la ville près du gros caillou, comme si nous étions les maîtres du monde. Mon foyer, c’est le huitième arrondissement. L’Institut Lumière, où fut un temps, le personnel s’attendrissait de me voir parcourir le hall d’entrée, feuilleter les livres et faire les cent pas dans le hangar du premier film. Mon foyer, c’est Confluence. Pour boire un Starbucks sous le soleil au bord de l’eau. Pour aller à une projection Rockyrama et siroter des cocktails en robe du soir sur le toit du Sucre. Mon foyer, c’est la Part Dieu. L’auditorium et ses merveilles. L’immense bibliothèque aussi, que je snobe volontiers pour des journées entières de shopping dans le grand centre commercial. Mon foyer, c’est le Vieux-Lyon. Là où l’on boit et l’on chante avec des inconnus devenus frères de sang au petit matin. Le musée de la miniature et du cinéma, surtout. Où on m’a laissée caresser les vermisseaux de Men in Black lors d’un reportage. J’en avais pleuré de joie. Mon foyer, c’est le septième arrondissement. Chez moi. Les commerces de quartier. La charmante Thibaudière. Les marchés et les brocantes. Le bonheur de plonger dans la piscine du Rhône, dont j’ai mis longtemps à résilier l’abonnement, même après mon départ. Je n’étais pas prête. Je me suis déracinée.

Piscine du Rhône
La piscine du Rhône, longtemps au cœur de mon emploi du temps

Eux

D’autant plus déracinée que là-bas, j’ai construit une vie. J’y ai une famille. Elle est petite, mais solide. Elle reste. Peu importe les années. Il y eut d’abord, ma douce Angélique, de toutes les soirées, de tous les débats. La sœur sur qui compter. Et j’ai d’autant plus de chance qu’elle m’a donné ce frère, Laurent, qui partage sa vie et qu’elle va bientôt épouser. Mon cœur saigne d’être loin à l’approche de l’événement. Je suis fière de compter parmi leurs témoins. D’autant qu’il est rare d’aimer autant son amie que son compagnon. À Lyon, j’ai cette chance en double. Bastien et Dylan m’épaulent comme si j’étais un membre de leur famille. Depuis toujours. D’eux, le manque est atroce également. Ils m’ont accompagnée tard chez moi pour vérifier que mon ex ne m’attendait pas dans un recoin sombre. Ils m’ont, à chaque crise de nerfs, accueillie chez eux avec une pizza et une part de gâteau. Ils ont aussi séché mes larmes quand j’ai dû quitter la ville. Ma ville. Où nous avons tellement ri. Dépensé beaucoup trop d’argent dans les boutiques. Mangé beaucoup trop de cochonneries dans les fast-foods et les pâtisseries. Enfin, j’ai Barbara. Le sourire de Barbara et son rire, qui fuse dans un éclat sincère, feraient oublier tous ses malheurs au plus triste des largués du Rhône. Barbara mérite tant et, de ma grise Lorraine, je lui donne si peu. Cette famille, je crains parfois de la perdre, abandonnée dans une ville où le temps est maussade, et où tous les gens que je pourrais sincèrement aimer me paraissent, dans le fond, tristes et résignés sur leur sort. Je ne veux pas en être.

Institut Lumière
Sous la verrière de l’Institut Lumière, des heures de ma vie.

Lyonnaise à jamais

Bien sûr, il existe des personnes que j’apprécie énormément ici. Je pense à Gwen, à Magali, à Nicolas, à Jean-René. J’ai aussi mes parents, ma famille proche. J’ai quand même ce mal du pays, qui parfois me ronge. Lorsque je m’autorise à effectuer les 500 kilomètres qui me séparent de ma vie d’avant, j’ai l’impression de renaître. Ma mère admet souvent qu’à mon retour que je suis « remontée à bloc ». Mon bonheur déborde. Puis s’étiole, à mesure que le temps m’éloigne à nouveau de la chaleur des retrouvailles avec Lyon. J’ai sans cesse l’impression de me débattre avec la Moselle, qu’elle me repousse. Qu’à chaque fois que la joie pourrait y naître, quelque chose y met fatalement un frein. Peut-être que je me trompe. Peut-être que c’est moi qui refuse d’en voir les bons côtés. Peut-être qu’un jour, je rirais autant à la terrasse d’un bar messin qu’à la tombée de la nuit, accoudée sur un tonneau des Fleurs du Malt, près de la Saône, Laurent chantant du Bon Jovi, Angélique s’attendrissant, Barbara circonspecte, Bastien et Dylan tout près, sur une autre rive, prêts à nous rejoindre. Il n’empêche que je sais. J’ai l’intime conviction que je serais toujours Lyonnaise avant d’être Messine. Je rentrerai chez moi. Dans un, dix, quinze, vingt ou trente ans. Peu importe. C’est écrit.

A house is still not a home,

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