« Viens, on casse la croûte. » Très certainement la phrase la plus prononcée par mon vénérable grand-père. En effet, de par chez moi, il est plus aisé d’apprivoiser le quidam par l’estomac que par l’œil de velours. Et je me révèle être une fière descendante de ma lignée.

Grosse. C’est certainement l’adjectif que je hais le plus au monde. Parce que j’ai été grosse et que, contrairement à certain(e)s dont j’admire l’estime de soi, je ne l’ai jamais bien vécu. Je suis toujours grosse. Dans ma tête. N’essayez pas de m’en dissuader. J’ai frôlé par trois fois l’obésité dans ma vie et ai perdu par trois fois entre 15 et 30 kilos. Il n’empêche que, même arrivée à mon poids de forme, même avec mes jambes ultra-musclées de dépendante à l’aérobic, je me trouve bouffie de gras, engoncée dans mes tissus adipeux. C’est toutefois un complexe qui me convient. Car, en effet, lorsqu’il m’est arrivé de me rendre un peu trop compte de la beauté toute relative de mon corps, je suis devenue un être humain exécrable. De ces filles qui savent qu’elles sont jolies et qui écrasent les autres – alors que, dans les faits, elles n’ont rien d’exceptionnel et sont, à juste titre, la cible des moqueries. J’étais ridicule. Il vaut donc mieux pour moi que je reste « grosse ».

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Manger

Je sais qu’avec mon mètre 70 et mes 66 kilos, il peut paraître insultant de me considérer comme tel. De plus, je pratique au minimum six heures de sport par semaine – ce qui fait peser du muscle sur la balance. Il n’empêche que j’ai un bourrelet sensible qui abîme ma taille dessinée et un coussin de gras mal placé juste sous la fesse. Alors, à mes yeux, je suis grosse. Mais, est-ce bien triste ? En réalité, point du tout. Parce que je sais d’où provient cet amas disgracieux et que j’ai, en mon âme et conscience, choisi de ne pas y renoncer. En effet, je refuse de renoncer au verre de rouge qui accompagne les pommes duchesse arrosées de sauce au poivre. Je refuse de décliner ce chocolat fourré au praliné, tendu dans ce si bel écrin siglé Lindt. Je refuse de ne pas me servir un morceau de chaque fromage qui arrivent justement à ma portée, sur un plateau. Je refuse, enfin, de ne pas céder au plaisir coupable de la mousse de lait surplombant mon Latte coco chez Starbucks. Car oui, j’aime passionnément manger.

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Je dévore avec passion. Je me remplis pour compenser les manques. Le terme d’hyperphagie est tout à propos dans mon cas. Le fait que je sois capable de mordre au sang mes partenaires s’avère, lui aussi, évocateur. Mes pulsions viscérales proviennent de l’estomac. Depuis toute petite. C’en est presque de l’ordre de la bestialité. Je toise à l’odeur. Et je mords. Ou plutôt, je « croque ». Mon végétarisme ne m’a pas repue à satiété. Au contraire. Il m’a ouverte à de nouveaux parfums, de nouvelles saveurs. Je me froisse lorsqu’on me prête l’ignominie de ne manger que de l’herbe ou du soja. Vous plaisantez ? Les plats en sauce indiens, les falafels d’Israël, les ramens aux légumes du Japon ou, plus proche, la boite chaude des Alpes… J’ai de quoi me remplir aisément la panse. Sachez, par ailleurs, que je tiens la salade verte en horreur. Depuis toujours. En outre, je n’ai jamais raffolé du pot-au-feu, ni de la blanquette de veau. Ces plats relèvent du triste ordinaire pour mon aventureux palais.

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Nourrir

J’aime essayer. Goûter. Et cuisiner. Quand mes papilles s’éveillent à l’aurore d’une saveur nouvelle, je veux connaître le secret pour la reproduire. Je m’attèle à la recette, la perfectionne encore et encore, puis ne m’en lasse que lorsque j’estime avoir touché au sublime. Tous les samedis, c’est un rituel : je cuisine. La plupart de mes amis le savent. Hors pandémie, ils n’hésitaient pas à pousser ma porte en ce jour qu’ils considéraient comme béni. Et de s’ameuter autour de moi. « Tu bois un verre, bien sûr ? Et goûte le fromage, je l’ai pris aux Halles. » J’ai généralement un plat au four, un autre sur le feu… et des parasites qui trempent des doigts et lèchent des cuillères. Car je ne fréquente que des gourmands de mon espèce. Les appétits d’oiseau et les fines bouches n’ont pas leur place à ma table. Je peux me vexer pour un : « Non, merci. J’ai assez mangé. » Qu’on n’honore pas mon plat constitue le pire des outrages. L’inverse, la plus appréciée des flatteries.

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Car nourrir l’autre relève pour moi de l’acte d’amour. J’ai été élevée ainsi. Dans ma famille, on se réunit pour manger. J’associe la nourriture à la joie de retrouver des êtres chers. Ma grand-mère sortait sa friteuse pour faire des bugnes à Mardi gras. Ma marraine s’est faite une spécialité du roulé au chocolat. Ma mère cuisine les meilleurs poireaux sauce béchamel de la Terre entière. C’est un réconfort, l’accueil, le don. Tant et si bien que lorsque je me dispute avec mon prochain, je lui adresse souvent le même reproche : « Et dire que je lui ai fait à manger, à cet être ignoble ! » Je donne beaucoup par l’assiette. Aussi, je ne comprends pas, lorsque l’on m’invite à boire un verre, que rien ne s’étale sur la table. J’y vois radinerie, comble de l’impolitesse et manque de considération. Rien ne m’horripile plus qu’un individu qui m’invite à le suivre chez lui sans pour autant dresser les assiettes. Car, qu’on se le dise, si j’invite à ma table, c’est que j’aime beaucoup. Si je te fais un dessert, c’est que tu comptes pour moi. Alors, lève ton verre et accepte que je te resserve.

Bon appétit,

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