Prendre la fuite a toujours été ma réaction au moindre doute, à la moindre peur et au moindre conflit. Tant et si bien que beaucoup de mes proches craignent que je les évacue de ma vie du jour au lendemain, une lettre d’adieu en forme de SMS pour seul épilogue à notre relation.

Disparaître. M’évanouir dans la nature. Tel est mon mode de fonctionnement. C’est ma seule et unique réaction depuis des années. Quand les choses se corsent, qu’il est certain que l’issue prendra la forme de tressautements et de larmes, je préfère me préserver de la souffrance de cet épilogue. Je dis au revoir et je n’attends pas qu’on me réponde pour rompre tout contact. Ceci, en prenant soin de n’oublier aucun réseau, de Facebook à Linkedin. Je jette l’épitaphe de la relation dans son brasier naissant ; l’éloge funèbre doit se lire comme une tragédie grecque. Un adieu ensangloté empli de : « S’il te plaît, ne m’en veux pas. » Puis, je bloque. En cela, l’ère moderne m’est bien pratique. Le bouton « Bloquer ce profil » équivaut, pour moi, au Ctrl+Z des relations humaines.

Personne n’est à l’abri. Si les amants sont en première ligne, amis, collègues et famille ne sont pas épargnés. Tant et si bien que certains de mes proches s’en trouvent traumatisés. « Lilou, des fois, j’ai peur de me lever un matin et de me rendre compte que tu m’as fait disparaître de ta vie, comme Chloé et Justine avant moi », soupirait dernièrement Franck, la tête sur mon épaule, le regard fixé sur le joint qu’on partageait, ce matin-là, au réveil. Je lui ai répondu que Chloé avait couché avec le crush d’une de mes amies les plus chères et que Justine avait osé affirmer publiquement que mon chien était laid. « Comporte-toi bien, Franck. Suce pas mon mec, ni celui de mes copines. Puis, respecte ma marmaille quadrupède. Dès lors, ton âme sera sauve. » Il a pouffé en levant les yeux au ciel, avant de s’étouffer sur son joint.

Personne ne réchappe de ce coup fatal. Le rideau de fer s’abat, il est infranchissable. L’un de mes exs tente pourtant d’escalader la palissade depuis plusieurs années. Tous les deux-trois ans, il crée un nouveau profil sur, au choix, Facebook, Twitter, Instagram, Nioki, MySpace… et se met à m’envoyer des messages doucereux. « Les gens changent » ; « On peut prendre un nouveau départ » et autres conneries du genre. « Mec, on est séparés depuis 2010 ! J’ai dix ans de plus, mes premières rides et j’ai découvert l’orgasme, miracle inconcevable sur ta verge », ai-je fini par lui répondre, exaspérée, il y a quelques mois. Ceci, avant de le bloquer pour la trentième fois en dix ans. Joyeux anniversaire, baltringue.

« N’as-tu donc aucune pitié ? », me lança Franck en préparant du thé, à poil dans la pièce enfumée. De la pitié, bien sûr, j’en ai. Pour moi-même. L’être humain est un fils de pute d’égoïste. Celui qui se complaît, en face, à broyer mon coeur de ses deux mains, tout en souriant, ne pense bien qu’à son plaisir. De la pitié, si on n’en a pas pour soi, personne n’en a. Sans vouloir me vanter, j’ai beaucoup de compassion. J’en déborde même. Je pense d’ailleurs que c’est ce qui pousse certaines personnes à s’attacher démesurément à moi. Sauf qu’il arrive un moment où, pour recevoir, il faut savoir donner en retour. Et lorsque j’encaisse tout du malheur des autres sans trouver un soutien proportionnel en réponse, je finis par souffrir inexorablement. Or, moi, contrairement aux autres handicapés des sentiments, je n’ai pas peur d’être seule. Et sereine.

Toutefois, quand j’y réfléchis, le rideau de fer s’est déjà rendu perméable par le passé. Trois fois, ma meilleure amie a su le franchir d’elle-même. Trois fois, elle a toqué à ma porte pour me dire que je manquais à sa vie et que s’il subsistait le moindre espoir de ressusciter notre ancienne harmonie, elle voulait bien boire un verre avec moi et s’effondrer en larmes dans mes bras à quatre heures du matin. Moi, je n’ai pas ce courage. J’envoie un message. Et je bloque. Les appels suivants restent lettre morte. De ce fait, je trouve admirable que l’on puisse oser aller au contact. C’est l’une des plus belles preuves d’amour que l’on m’ait offert. J’ai appris en grandissant que cette amie m’est d’autant plus précieuse, qu’elle restera à jamais la seule capable d’un tel geste.

Allongé sur le clic-clac à cuver devant – Dieu seul sait pourquoi – High School Musical, Franck se gaussait de ma réflexion, avant de me toiser dans un rictus satisfait : « Trouve toutes les justifications que tu voudras. Il n’empêche qu’à la moindre difficulté, tu préfères prendre la fuite dans chaque relation. Comme un joueur débutant devant un Rattata sauvage level 4 sur la route 2. » À la réflexion, mon vieux punk à chiens buveur de bières n’a pas tellement tort. Il n’empêche que si les lettres mortes n’engendrent jamais aucun retour, c’est qu’on ne manque pas de moi. Qu’on est certainement bien mieux sans moi et que mon silence est advenu comme une solution. Aussi, je crois que parfois, lorsqu’on aime véritablement quelqu’un et que notre présence vient à lui peser, il vaut mieux partir plutôt que de continuer à le faire souffrir. Alors, je m’en vais. J’économise mes larmes et les siennes.

Comme disait Mariah : Spread your wings and fly, butterfly

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